La Cagnotte
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Adel Hakim décroche le jackpot avec La Cagnotte
La reprise de La Cagnotte de Labiche, qu’il a mise en scène, clôture la belle saison du Théâtre des Quartiers d’Ivry.
Propos recueillis par Dimitri Denorme
Pourquoi vous êtes-vous arrêté sur cette pièce de Labiche ?
Tout est lié au festival de Grignan où j’avais monté, en 2007, Mesure pour mesure de Shakespeare. A la suite du succès rencontré, on m’a demandé une autre création. J’avais le désir d’une pièce très grand public, une comédie avec des chansons et une chorégraphie. Alors, évidemment, j’ai pensé à Labiche. J’ai relu beaucoup de ses pièces et j’ai trouvé que La Cagnotte était celle qui abordait le plus de choses de notre monde contemporain. Lors de la création, en 2008, on était au début de la crise. Jusque-là, les classes moyennes avaient toujours été protégées et étaient devenues assez imbues d’elles-mêmes. Elles se sont pris la crise de plein fouet. Et la pièce raconte cela : des petits bourgeois matérialistes, montés à Paris et qui plongent dans un monde de consommation dont ils ne maîtrisent pas les codes. Ils s’y perdent et finiront clochards à la cour des miracles.
Vous avez choisi d’exacerber jusqu’à la caricature le comique de ces petits bourgeois.
C’est assez jubilatoire. J’ai beaucoup pensé aux caricatures de Daumier, contemporain de Labiche. Ses dessins peignent très bien l’époque et ce monde idéaliste et idiot où l’argent est érigé en principe de vie, alors que le propre de l’être humain est plutôt de réfléchir au sens de la vie. Sinon, on serait des animaux. Labiche raconte très bien cela. Ses personnages n’agissent que par réflexes conditionnés. Tout est mécanique chez eux. Donc pathétique. On retrouve dans l’écriture même de l’auteur cette forme de mécanique appliquée au vivant dont Bergson a fait sa définition du rire. Et puis je voulais sortir Labiche du carcan dans lequel on l’enferme généralement. Souvent ses pièces sont montées avec un réalisme qui n’a selon moi pas cours chez Labiche. J’ai opté pour une stylisation poussée pour offrir une vision différente au public. C’est d’ailleurs ça faire du théâtre : emmener les textes connus vers un ailleurs auquel on ne s’attend pas. C’est comme cela qu’on fait sans cesse redécouvrir l’intelligence de l’homme…
Le spectacle est porté par une troupe de comédiens dont on ressent tout le plaisir…
On se connaît depuis longtemps. Le plaisir est essentiel pour faire du théâtre. Cette Cagnotte a demandé beaucoup de travail. Il en faut pour parvenir à restituer le rythme de Labiche. Quand on revisite un classique, on oublie très vite qu’il a été écrit un ou plusieurs siècles avant. C’est cet oubli qui permet aux acteurs d’habiter de leurs émotions actuelles des choses tellement anciennes… Au théâtre, rien n’est jamais naturel, tout est artificiel. Il faut pourtant laisser croire au public que tout est simple et évident, presque sans effort. C’est un peu l’image du bâton tordu qu’utilisait Céline pour définir l’art. Un bâton plongé dans l'eau paraît toujours tordu et donc, si l'on veut qu'il paraisse droit dans l’eau il faut le tordre au préalable. Le théâtre, lui, doit tordre le réel pour mieux le montrer.
En tant que codirecteur (avec Elisabeth Chailloux), pouvez-vous nous rappeler les fondements de la démarche artistique du TQI ?
Nous avons plusieurs axes. D’abord, le volet des spectacles et de la création à proprement parler, avec leurs productions. Il y a toujours un temps pour le théâtre contemporain, le pendant indispensable aux œuvres du répertoire, pour avoir un panorama de toutes les possibilités du théâtre. Ensuite le volet école, avec un atelier théâtral fréquenté par deux cents amateurs. Cette cohabitation du théâtre professionnel et du théâtre amateur est très importante. Elle est même indispensable. Elle avait été voulue par Antoine Vitez, c’est un héritage de trente ans. L’insertion du théâtre dans la ville et dans le département est aussi une donnée essentielle. Le théâtre public se définit d’abord par cette inscription dans la cité. On recherche sans cesse la proximité et le dialogue avec le public. J’y suis très attaché. Le dernier volet, c’est celui du « Théâtre des quartiers du monde ». Là, je vais mettre en scène Le malade imaginaire au Yémen, il y aussi toujours des projets avec le Chili… Cet échange culturel est primordial dans un contexte de globalisation. A chaque fois, on revient de ces voyages avec des idées et l’envie d’explorer de nouveaux terrains avec nos comédiens français. Se confronter à des pays où le théâtre existe moins et se pratique plus difficilement qu’en France me fait dire que nous sommes encore incroyablement chanceux de pouvoir compter sur un soutien public dans notre pays.
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