Les Naufragés Du Fol Espoir
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Ariane Mnouchkine garde le secret sur sa nouvelle création
Une création du Théâtre du Soleil est toujours un événement que l’on attend avec impatience. Avec Les naufragés du fol espoir, Ariane Mnouchkine nous invite à un voyage théâtral inspiré d’un roman posthume de Jules Verne.
Propos recueillis par M-C. Nivière
Mardi 8 décembre, me voilà conviée à déjeuner au Théâtre du Soleil avec Ariane Mnouchkine. Comme le Théâtre du Soleil est une grande fourmilière composée de comédiens, techniciens, artisans, administratifs, la salle à manger est pleine à craquer. C’est convivial et chaleureux. Finalement, je ne m’installe pas à la table de la maîtresse des lieux, car des « amis » indiens sont arrivés à l’improviste. Je m’assois sur un des grands bancs et me voilà gentiment coincée entre des comédiens, avec, à ma gauche, un « ancien » venu là parce que l’ambiance du Soleil lui manque et qu’il ne l’a jamais retrouvée ailleurs. Chacun mange à son rythme selon ce qu’il a à faire, la salle se vide petit à petit. Ariane Mnouchkine s’en va avec ses hôtes venus de loin.
L’attachée de presse m’invite à la suivre dans le théâtre. Autour de grands établis, des jeunes gens s’activent. Dans la salle qui accueillera les spectateurs, de grands bouleversements s’opèrent. Le décor est déjà en place, donnant déjà un aperçu de ce qui nous attendra sur la scène. C’est un immense chantier, où les peintres sont à l’ouvrage. Les bouddhas ont laissé place à l’univers de Jules Verne. Mais en haut des frises, les couleurs du Tibet sont toujours présentes. Ariane Mnouchkine passe et nous regarde. « Pas là-bas ! » dit-elle. Là-bas, c’est la scène où répètent les comédiens. Le mystère reste entier. D’ailleurs, elle tient à ce qu’il le demeure jusqu’à la venue des premiers spectateurs. « Il faut leur laisser le plaisir de découvrir. » Cela restera son mot d’ordre. Ce qui ne va pas être facile pour mener cet entretien destiné normalement à vous raconter un projet. Ariane Mnouchkine s’excuse, elle a encore quelqu’un à voir et après elle est tout à moi.
Alors, ce « tout à moi », c’est vite dit. A deux mois de la première représentation, tout devient plus urgent. Donc nous serons coupés deux fois, la première à cause d’un problème technique assez important, la seconde pour quelque chose de plus léger, mais qui doit être réglé. Je lui demande de me parler du spectacle. « En discutant avec mes amis indiens, j’ai trouvé une définition qui me plaît. Ils m’ont demandé si ce spectacle pouvait venir en Inde. Je pense que oui, car c’est un conte de fées politique, une fable que Jules Verne a écrite avec son génie. C’est un livre sur la colonisation de l’Amérique du Sud qui fut génocidaire. Ce qui est surprenant, c’est qu’au début, Verne semble assez réactionnaire, puis il l’est de moins en moins. En avançant dans son récit, on s’aperçoit qu’il est intéressé par le socialisme, l’anarchisme… Je ne m’étais jamais interrogée sur la fin du XIXe siècle, or tout était là, les avions, le cinéma, Freud, Marx… tout ce qui va faire exploser le XXe siècle. Lorsque l’on pense XIXe siècle, on pense aux crinolines, or ce siècle possède tout ce qu’il y a de plus bénéfique, le progrès, mais aussi tout ce qu’il y a de plus diabolique. A cette époque, tout est à gagner. Nous allons raconter le monde perdu par notre monde perdu. »
Bien qu’elle soit partie du roman, ce spectacle demeure une création collective. « Nous avons gardé l’essentiel, mais nous avons utilisé des clefs qui ne sont pas dans le roman mais dans le déroulement. Je suis toujours surprise par les comédiens. Je leur ai donné une astreinte : pédagogie et divertissement. Nous avons tous été éduqués en partie par Jules Verne. Il y a une énergie chez les personnages, des idées dans le verbe, ce sont des éléments moteurs du spectacle. Ils étaient à l’aube de tout. De la part des acteurs, cela nécessite de trouver l’énergie de l’époque, qu’elle soit dramatique ou comique, comme celle d’Eisenstein, Charlot, Abel Gance… Beaucoup de comédiens ont découvert le cinéma muet qu’ils ne connaissaient pas. » Justement, comment ces enfants, pour la plupart de la fin du XXe siècle, ont-ils abordé cette histoire de la fin du XIXe ? « Il faut lire, regarder les photos… Un travail que l’on fait dans tous nos spectacles. Nous avons passé ces huit mois à trouver comment raconter cela. Il y a des jours où l’on trouve et d’autres pas. »
Sentant que son esprit est tout à ce qu’il se passe dans la salle, je ne vais pas la retenir plus longtemps. Mais avant que l’on se quitte, j’aimerais qu’elle me parle de ce que nous ressentons tous en voyant ces spectacles et ce qui nous unit, l’émotion. « Je ne crois pas aux émotions qui aveuglent. Il y a l’émotion de compagnonnage, d’appropriation, de révolte. L’émotion est une donnée indispensable pour que le théâtre soit nourricier. L’émotion est une denrée qui donne des forces. Elle ne doit pas empêcher l’intelligence ni la réflexion. » Et pour terminer, nous évoquons les spectateurs sans qui point de spectacle. « C’est extraordinaire, à notre époque où l’on fait tout pour dévaloriser la culture, de voir ce monde dans les musées, les théâtres. Le besoin d’art que manifestent les gens, c’est formidable ! »
Les Naufragés du fol espoir à la Cartoucherie - Théâtre du Soleil, à partir du 3 février
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