Voyageurs Immobiles
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Philippe Genty ou la magie du rêve
L’univers de ce créateur hors normes engendre des émotions indéfinissables. Ses spectacles sans paroles, basés sur l’image, l’ont rendu célèbre dans le monde entier. Il arrive au Rond-Point avec la recréation de son superbe Voyageur immobile qui devient Voyageurs immobiles. Rencontre avec un grand monsieur.
Propos recueillis par M-C. Nivière
En tant que marionnettiste, vous avez fait vos premiers pas à l’Ecluse…
C’est le premier cabaret où je me suis produit. Quand je loupais le dernier métro, je pouvais à peine payer le taxi avec mon cachet. La scène était un mouchoir de poche. Barbara, Jacques Brel, Philippe Noiret… une pagaille de gens sont passés par là. C’était un moyen de progression efficace. Le renvoi du public était formateur. Un temps mort et c’était le désastre. Une école dure. C’est à cette époque que j’ai rencontré Mary (Underwood, sa femme et collaboratrice). Elle a bouleversé beaucoup de choses, dont ma façon de voir qui n’était pas orientée sur le corps humain, mais sur l’objet. Précédemment, j’avais fait le tour du monde en 2 CV en quatre ans, traversant quatre continents, sauf l’Afrique, et huit déserts. Cela a laissé une empreinte. Une grande part de Voyageur immobile vient de cela.
Les voyages forment la créativité…
Les paysages intérieurs de mes spectacles sont liés à ces images du tour du monde. C’était une époque où j’étais perpétuellement en fuite. Grâce à une autoanalyse à travers les rêves, j’ai découvert d’où venaient mes angoisses paranoïaques. Dans ces années de fuite, j’avais beaucoup de mal à communiquer. J’étais presque asocial. Peu à peu les choses ont évolué avec l’aide de Mary. Par sa générosité, elle m’a énormément soutenu et sauvé de moi-même. Je me protégeais en ne communiquant que par objets interposés. Avec Mary et la découverte de mes refoulés, le corps s’est affirmé. La communication s’est ouverte avec la danse, le jeu d’acteurs, tout en conservant des éléments marionnettes.
La marionnette est un art qui ne s’arrête pas à l’enfance…
Non, mais c’est lié à un vieux fond animiste qui vient de l’enfance. Avant 7 ans, un lac peut avoir une âme. Après on refoule. Mais le fond reste, il est là. Il y a un rapport à deux plans avec la marionnette : on sait qu’elle est manipulée, et cela nous plaît de croire que cet objet a une âme. La marionnette est l’expression de l’univers intérieur du manipulateur. Il y a une synergie entre les deux. L’objet se met à exister par lui-même. Et cela passe par la distanciation, l’acteur-danseur est à la fois en lui-même et dans l’objet.
Le rêve a une place primordiale dans vos spectacles…
Le rêve ne pourrait pas être utilisé tel quel sur une scène. Les « images symboles » que nous produisons dans nos rêves ne sont lisibles que par nous-mêmes. Par exemple, imaginons que je rêve d’un Italien, pour moi je l’associerais peut-être à un séducteur, pour un autre rêveur, ça pourrait être un maffioso… Les symboles ne sont donc lisibles, dans le meilleur des cas, que par un groupe et, au pire, par une seule personne. Le coq gaulois n’évoque rien à un Thaïlandais ! Par contre la métaphore, essence de la poésie, condense plusieurs sens, elle est universelle. Je vais utiliser la forme du rêve. Le plateau génère les personnages, ils en surgissent, se transforment et disparaissent. Vous ne les verrez jamais entrer des coulisses, dans mes rêves personne n’apparaît des côtés. La scène devient alors le lieu du subconscient.
Cela donne quelque chose de magique…
Pour faire surgir ces images, nous utilisons l’illusion, pour fissurer le rationnel et se glisser dans l’univers du subconscient. Dans Dérives, un des personnages, en quête de son identité, tournait sur lui-même et par le jeu des lumières se démultipliait. Face à un tel surgissement inexplicable, une porte s’ouvre dans le cerveau du spectateur l’invitant dans un autre espace, dans un voyage intérieur. Les techniques de lumière ont énormément évolué. Elles nous permettent de créer des paysages, des profondeurs et des infinis, notamment dans les scènes du désert. J’utilise rarement la vidéo. Sauf pour Le concert incroyable dans la grande galerie de l évolution du Jardin des plantes où la technique m’a énormément servi. Nous évoquions les différents fléaux, feu, sécheresse… le dernier étant l’homme. Ce fléau était représenté par des gratte-ciel qui s’effondraient. Six mois après, c’était la destruction des Twin Towers.
Comment abordez-vous la création de vos spectacles ?
J’écris un scénario, pour chaque scène, je dessine une ou plusieurs images. La pensée en images me permet d’échapper à mes clichés. Pour Voyageur immobile, l’image de départ était celle d’un personnage qui courait dans un espace infini, mais sur place. Dans le rêve, il n’y a pas de logique narrative, mais une suite d’associations. Je ne dévoile jamais l’ensemble aux comédiens pour qu’ils n’anticipent pas. Je leur donne le thème de la scène et nous commençons par trois séances d’improvisation pour les amener à travailler à partir de leurs propres ressources, de là le scénario peut encore se modifier. Pendant les répétitions, je continue de réécrire. La personnalité des comédiens fait partie intégrante du spectacle. C’est pour cette raison qu’il est très difficile d’en remplacer un.
Et comment choisissez-vous les artistes ?
Nous ne faisons jamais d’audition, tous nos interprètes sont des professionnels découverts dans nos stages. Le choix se fait sur le talent bien sûr et sur les qualités humaines. Nos créations tournent au moins sur trois années à travers le monde, il est essentiel que l’équipe soit soudée. L’aspect humain est primordial. L’équipe est composée de gens issus des quatre coins de la planète. Ils ont en commun un langage, le spectacle. Cette rencontre de toutes ces cultures est comme une multitude de fenêtres ouvertes sur notre monde tout en produisant une étonnante osmose. Les premiers publics qui les ont découverts sont impressionnés par leur complicité et leur magnifique énergie.
Ce Voyageur immobile au singulier passe au pluriel pourquoi ?
J’ai changé 40 % de la première version. Cela m’intéressait de la reprendre non pas telle quelle, mais de la retravailler selon la situation actuelle. Beaucoup de choses ont changé en quinze ans dans notre société. Aujourd’hui, on peut dire que c’est le triomphe de la cupidité. Dans la première version, le « voyageur immobile » était un ersatz de lui-même. Maintenant, il représente une humanité dans une course, c’est pour cela que je suis passé au pluriel.
Voyageurs immobiles au Théâtre du Rond-Point, jusqu'au 27 juin.
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