Yerma
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YERMA - interview: la Comédie-Française à l'heure espagnole
Vicente Pradal, Toulousain d’origine espagnole, musicien et compositeur, se lance dans la mise en scène de théâtre avec Yerma de Federico Garcia Lorca, présentée au théâtre du Vieux-Colombier jusqu’au 29 juin.
Par Corinne Denailles
Ce spectacle est né d’une commande de la Comédie-Française ; comment cela s’est-il passé ?
J’ai cru comprendre que Muriel Mayette avait depuis longtemps une prédilection pour l’œuvre de Lorca qu’elle a voulu faire entrer au répertoire ce qui est formidable pour Lorca, pour l’Espagne et pour cette tribu des exilés à laquelle j’appartiens. Elle avait dû entendre parler du Romancero gitano et du Llanto por Ignacio Sanchez Mejias présentés aux Abbesses avec succès. Elle m’a donc donné carte blanche pour un spectacle sur Lorca. Ce travail a changé ma vie et je lui suis très reconnaissant d’avoir pris ce risque et d’avoir cru en moi. L’aventure théâtrale m’interpelle depuis longtemps, je m’en suis approché par cercles concentriques autour la poésie en travaillant, entre autres, avec Michel Rostain.
Pourquoi Yerma ?
C’est la pièce avec laquelle je me sens le plus en résonance même si ce n’est pas la meilleure. C’est le 2ème volet d’une trilogie rurale qui débute par Noces de sang et se clôt sur La Maison de Bernarda Alba. Yerma est la plus poétique des trois. Le Lorca poète dans sa fantaisie et sa capacité à aller vers le duende y transparaît sans cesse. Un sixième de la pièce est versifié, c’est pourquoi j’ai choisi de ne pas traduire ces parties et de les mettre en musique. C’est ce qu’on attendait de moi puisque je suis d’abord musicien. J’ai essayé de marier la musique avec le jeu des acteurs et d’effacer les frontières entre les genres. Lorca m’intéresse aussi quand il est visionnaire. Il a lutté pour l’émancipation de l’humanité, attentif aux opprimés de toutes sortes et des gitans en particulier. Il a une position ferme par rapport à la religion ; la vieille païenne dans Yerma dit « quand est-ce que vous allez vous rendre compte que Dieu n’existe pas ? » et Yerma : « ah si je pouvais avoir un enfant toute seule ! ». Dans l’Espagne archaïque de l’époque, personne ne pouvait s’exprimer ainsi. Yerma n’est pas stérile, en tout cas ce n’est pas l’essentiel, contrairement à ce qu’on dit un peu rapidement ; c’est son couple qui ne fonctionne pas. Elle est mariée à un homme qu’elle n’a pas choisi et qu’elle n’aime pas, et au final, comme on le lui suggère, c’est peut-être lui qui est stérile. Lorca parle surtout du désir.
Peut-on vraiment y voir une projection de Lorca ?
Je suis certain que oui. Juan présente de nombreux traits de son père : un homme de la campagne, riche, plus âgé que sa femme, pas un méchant homme mais autoritaire, pas très fantaisiste, contrairement à la mère de Lorca. Par ailleurs, son homosexualité lui a probablement donné la sensibilité nécessaire et la capacité de comprendre le séisme que peut représenter la frustration de la maternité. Federico a confié à une amie qu’il souffrait de ne pas avoir de descendance et de ne pouvoir connaître la gestation. C’est certainement le moteur de l’écriture de cette pièce.
Lorca fait un peu partie de votre famille…
Je crois avoir été très déterminé par mon histoire. Je suis né à Toulouse, la capitale de l’Espagne en exil. Mon père, peintre connu, mélomane et musicien, avait beaucoup de respect pour la France ; on écoutait du flamenco mais aussi Barbara, Brel, Ferré. Il nous a fait découvrir les grands peintres qu’il aimait, Le Greco, Picasso, Juan Gris, Rembrandt, Van Gogh, à qui je dois mon prénom. Bien entendu, la poésie était omni présente, Rafael Alberti, Antonio Machado, Miguel Hernandez, et Lorca, qu’on appelait Federico comme un membre de la famille car non seulement mon arrière-grand-père avait été son instituteur, mais les deux familles se fréquentaient.
Quand avez-vous découvert sa poésie ?
Très jeune car pour me familiariser avec l’espagnol, mon père m’apprenait des petits poèmes de Lorca. J’ai aussi été familiarisé très jeune avec le drame de la guerre d’Espagne. Et je ressens toujours l’horreur terrible de l’assassinat de ce génie universel dont la perte est irréparable. Je suis un produit de l’exil qui est d’une certaine manière un des moteurs de ma création. Je veux pouvoir revendiquer un regard particulier sur l’Espagne et son patrimoine. J’ai vu la souffrance de mon père, ma famille a dû tout quitter, mais les racines ne sont pas coupées grâce à mes enfants.
Vous êtes-vous appuyé sur la musique pour mettre en scène Yerma ?
Je me suis appuyé essentiellement sur ma capacité de meneur d’hommes. Je vais au théâtre, j’ai imprimé beaucoup de belles choses dans ma rétine. J’ai découvert comment un personnage se découpe dans l’ombre chez Georges de la Tour ou chez Vermeer. Je ne prétends pas être metteur en scène, mais je pense avoir une esthétique personnelle, sonore, visuelle. La noirceur que j’ai choisie en opposition au mur blanc, je l’ai voulu en référence à Soulage pour signifier l’enfermement de Yerma. J’ai appris, parfois à mes dépens, j’ai appris beaucoup. Les comédiens ont été une force de propositions formidable, Coraly Zahonero, Laurent Natrella, Madeleine Marion, le danseur Shahrokh Moshkin Ghalam, Céline Samie, les deux jeunes comédiennes, Eléonore Simon et Raphaèle Bouchard, Catherine Sauval.
Catherine Sauval a remplacé Christine Fersen dans le rôle de Dolorès
Oui, et contrairement à ce qui a été dit dans la presse, Christine Fersen n’a joué dans aucune représentation. Elle a été remplacée dès les répétitions. Nous avons eu une relation de travail formidable et elle aurait été une Dolorès extraordinaire mais malheureusement son état ne lui a pas permis d’assumer ce rôle. Nous avions décidé d’un commun accord qu’elle s’arrêterait pour reprendre des forces et peu de temps après est survenue la tragédie que l’on connaît. J’ai été extrêmement affecté par son décès.
Quels rapports entretiennent le flamenco et le théâtre dans Yerma ?
La musique dans Yerma n’est pas du flamenco. Mes compositions sont gorgées de références au flamenco, parfois déclarées, mais ce sont des compositions pures qui, aux yeux d’un connaisseur, n’ont rien à voir avec le flamenco, art populaire répondant à des codes précis. Lorca, qui était Andalou, adorait cette musique, c’était un aficionado mais pas un spécialiste. Je n’ai pas voulu tomber dans le typique de la carte postale avec les géraniums aux fenêtres et les frous-frous. Si j’avais voulu être plus proche de l’Espagne, j’aurais choisi la guitare. J’ai préféré le piano parce que c’est l’instrument « lorquien » par excellence. La toute première image en noir et blanc où l’on découvre le pianiste vêtu d’une chemise blanche, dans un halo de lumière, est une référence à une photo célèbre du poète.
La musique joue-t-elle un rôle dramaturgique ?
Bien sûr, mais la danse (qui est une exigence de Lorca) raconte des choses sur un mode différent, elle parle à une autre partie de l’être. Avec cette pièce, on vient piquer dans un sanctuaire enfoui chez les gens, on parle de choses délicates. Avec Yerma, j’ai la certitude que nous sommes dans un sujet qui n’est pas vain. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour lutter contre une société trop répressive, y compris en France. C’est un théâtre qui ne plaît pas à tout le monde ; c’est un théâtre d’images, de poésie, on n’est pas dans la pensée, on est dans l’affect. C’est vraiment mon monde. On a dit à propos de mon travail que j’étais dans une orthodoxie par rapport à Lorca. Pour moi, on n’utilise pas les poètes, on les sert. Peut-être aussi que, comme je suis un jeune vieux metteur en scène, je suis dans un respect excessif qui inhibe. Mais je crois qu’on entend le texte. Je n’aime pas beaucoup les actualisations des œuvres, les relectures. Je préfère qu’on trouve le chemin pour restituer la profondeur des auteurs.
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