3 X La Mouette : la pièce de Tchekhov vue sous trois angles

23/11/2011 - 11h33
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3 X La Mouette : la pièce de Tchekhov vue sous trois angles

La rentrée théâtrale 2011 voit pas moins de trois mises en scène de la fameuse pièce de Tchekhov à l’affiche entre septembre et novembre. L’occasion, après avoir assisté aux trois, de mettre en regard des propositions scéniques extrêmement différentes, toutes actuelles, et surtout, d’interroger le geste de mise en scène.

Il y a eu la proposition en septembre du metteur en scène argentin Daniel Veronese intitulée Les Enfants se sont endormis et programmée dans le cadre du Festival d’Automne au Théâtre de la Bastille. Une réécriture de la pièce, raccourcie et resserrée sur une unité de lieu, portée à la scène en langue espagnole par une troupe survoltée. Une mise en scène naturaliste centrée sur les comédiens dans un décor sobre représentant une pièce de la propriété où se jouent en huis clos les drames individuels des personnages.

Puis, au mois d’octobre, la version de Mickael Serre, s’est installée dans une scénographie d’aujourd’hui sur le plateau spacieux du Nouveau Théâtre de Montreuil. Une Mouette sexy, rock’n roll, fougueuse, gardant intacte la trame du texte original mais le modifiant sans scrupule pour lui insuffler une grande claque de modernité. Une mise en scène inventive et explosive, ouvrant des champs d’interprétations inattendus.

Enfin, La Mouette de Christian Benedetti, une reprise de la saison dernière pour cause de succès mérité : la pièce pure et dure, dans la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, sans un mot de plus ni un mot de moins, respectée à la virgule près et pourtant surprenante d’actualité. Une mise en scène sans esbroufe, en décor minimal et costumes de la rue (jean, baskets), jouant sur la proximité avec les spectateurs laissés en lumière et donnant à redécouvrir le texte comme jamais.

On ne va pas ici comparer ces spectacles en terme de qualité, les gratifier d’une note pour évaluer le meilleur ou le moins réussi, mais simplement relever quelques différences de traitement fondamentales en ce qui concerne des scènes clé de la pièce, en l’occurrence les scènes d’ouverture et de fermeture ainsi que la représentation de la mouette tuée par Treplev, symbole fort et concret puisqu’il donne son titre à l’œuvre et rejaillit dans la dernière scène comme une métaphore filée des destins de Nina et Treplev qui se brûlent les ailes à leurs espoirs et ambitions déçus.

Acte I. Tchekhov fait démarrer sa pièce sur les préparatifs d’un spectacle, à savoir les quelques minutes d’ébullition et de tension avant le début d’une représentation. Le personnage de Treplev, l’auteur et metteur en scène, est à cran, il attend sa comédienne (Nina) dont il est par ailleurs fou amoureux et envoie promener tous ceux qui rôdent autour du théâtre dressé dans le jardin, face au lac. Nina arrive enfin, le cœur battant d’avoir couru. La représentation peut commencer. Tout le monde prend place et Nina se lance dans un monologue « symboliste » jusqu’à ce que Treplev interrompe la représentation, exaspéré par les réflexions peu discrètes et désobligeantes de sa mère, actrice vedette à l’égocentrisme terrifiant. L’enjeu principal de la mise en scène se situe au niveau de la mise en abyme théâtrale car le dispositif choisi n’est jamais anodin et orchestre de manière imparable toute la scène suivante : le délitement du public et les prises de position de chaque spectateur quant à la proposition artistique de Treplev et ce qui vient de se passer entre la mère et le fils.

Qu’en est-il dans les trois versions qui sont l’objet de notre parallélisme ? Daniel Veronese opte pour une solution pour le moins radicale puisqu’il coupe entièrement la scène de la représentation pour ne garder que ses conséquences immédiates sur les personnages. Ayant en effet opté pour un décor unique en intérieur, les tréteaux installés en extérieur (selon les didascalies) ne sont par conséquent pas visibles. L’idée tchekhovienne est en effet de faire de la campagne (en l’occurrence le lac et le soleil couchant) une toile de fond naturelle à la représentation. Résultat, chez Veronese, le monologue de Nina disparaît purement et simplement pour passer directement au scandale qui suit. Chez Mickaël Serre, une mini piscine gonflable symbolise le fameux lac de la pièce. Les pieds dans l’eau, Nina plonge dans son monologue, accompagnée de près par Treplev qui reste à ses côtés tout du long, intervenant même pour lui asperger le visage. Comme pour faire entrer du réel brut dans son théâtre, du sensationnel à l’aide d’un élément naturel : l’eau. Car le personnage se pose en porte-à-faux du théâtre pseudo réaliste bourgeois de son époque, ankylosé par les conventions. Chez Benedetti, en revanche, pas de lac mais un cadre de scène étroit comme une porte et une scène minuscule. Les spectateurs sont assis dos au vrai public, comme notre prolongement en perspective. La mise en abyme du public à l’intérieur de La Mouette et le public réel à l’extérieur tendent à ne faire plus qu’un même corps, tourné vers un même point : Nina. Celle-ci amorce son texte face à nous puis explose l’alignement bien ordonné des chaises des spectateurs (en abyme) pour jouer au milieu d’eux, éparpillés autour d’elle. Elle est là, la « forme nouvelle » chère à Treplev : rompre la frontalité du rapport plateau / public, instaurer un nouveau lien comédien / spectateur, déplacer les frontières de démarcation… Faire jaillir la surprise et la vie à l’intérieur des codes et des formes traditionnelles. La mise en abyme telle que la met en scène Benedetti devient comme une miniature de sa mise en scène globale : proximité avec le public, flexibilité de la ligne de partage scène / salle. Pas de place pour la tricherie, l’illusion facile, c’est un théâtre de vérité qui s’offre à nous à nu comme les murs du Théâtre-Studio où il est joué.

Acte IV. Après une ellipse temporelle de deux ans. Ce dernier acte comporte de vrais défis de mise en scène. D’abord, rendre crédible l’ellipse. Seulement deux ans s’écoulent mais ce sont deux années denses qui décident du destin des personnages, en l’occurrence leur chute. Ce laps de temps a donc un poids notable dont il faut rendre compte. Daniel Veronese s’y est cassé les ailes et malheureusement la scène finale des Enfants se sont endormis n’avait pas la portée espérée. Mickaël Serre et Christian Benedetti tirent leur épingle du jeu notamment grâce à l’interprétation engagée de leur Nina respectives : Servane Ducorps nous étreint les tripes en déployant une surenchère émotionnelle parfaitement maîtrisée, collant impeccablement à l’esthétique de Mickaël Serre, à la fois pop et dark, outrancière. Quant à Florence Janas, elle nous offre un moment de théâtre privilégié, une émotion distillée au compte goutte avec une justesse et un sens de la rupture remarquable. La comédienne trouve dans la mise en scène de Christian Benedetti l’écrin pour nous offrir une expérience de théâtre de l’ordre de l’extraordinaire sans autre artifice que son jeu. Quant à la mort de Treplev, si Christian Benedetti et Daniel Veronese la traitent comme elle est écrite, à savoir en hors champs, d’un coup de revolver, Mickaël Serre prend une liberté inédite en faisant mourir Treplev à vue, sur fond de « Sweet Dreams » de Marylin Manson : après une course désespérée, Pascal Reneric/Treplev finit noyé dans la piscine gonflable. L’image prend un sens et une puissance inattendus. Nina le rejoint alors, comme dans un rêve par delà la mort, elle vient le chercher et disparaît avec lui en silence.

La mouette. Treplev a tué une mouette au bord du lac et vient la déposer aux pieds de Nina. Celle de Daniel Veronese est invisible puisqu’emmaillotée dans un linge blanc. L’oiseau est caché. Ne reste que le paquet qu’il forme, inerte dans son modeste linceul. Celle de Mickaël Serre pousse l’originalité loin puisqu’il s’agit d’une perruque. Un artifice de fête glamour et féminin que l’on porte ou retire à son gré. Celle de Christian Benedetti est en deux dimensions : c’est un dessin à la craie qui s’efface facilement. Une surface plane pour que l’imaginaire s’envole. Inutile d’épiloguer dessus mais encore une fois, il est clair que le choix de représentation de cette mouette a valeur métonymique. Un détail qui reflète l’ensemble de la mise en scène, en étant, à chaque fois, raccord avec l’esprit du spectacle.

En voyant ces trois « Mouette » en l’espace de trois mois, force est de constater qu’on ne se lasse pas de cette pièce dont la portée résonne aujourd’hui de manière intacte et que le travail de mise en scène offre une pluralité d’éclairages infinie et passionnante.

Par Marie Plantin.

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