Déshabillages - Jean-Michel Rabeux

22/08/2007 - 17h21
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Un immense escalier ouvre sur la scène de cabaret, flanqué de six box répartis en arc de cercle, d'où surgissent les ladies pour faire leur numéro. La forme du cabaret est exploitée jusqu'au bout, forme de la discontinuité où les saynètes et les numéros se succèdent, avec pour seul fil conducteur la mise à nu et la mise à mort. Il n'y a donc pas d'histoire, au sens classique, ni de personnages auxquels on s'identifierait. Le spectacle exhibe d'emblée la caractère factice de l'illusion théâtrale. Comme souvent, le parti pris d'une forme longtemps méprisée, le cabaret mais aussi le grand guignol, souvent considérés comme mineurs, comme sous-genres, permet toutes les audaces et engage une réflexion subtile et réjouissante sur la théâtralité. La Queen et ses ladies nous interpellent et nous exhortent à entrer dans ce monde illusoire, fait de sexe, de sang et de mort, où tout est possible, où tout n'est que jeu, pour notre plus grand plaisir. Comme le titre le dit clairement, il est beaucoup question sur cette scène de déshabillages et de mort(s).C'est d'abord l'amant marin qui est mis à mort par la Reine, au grand dam des ladies. L'exécution a lieu en grande pompe, avec panache, et c'est une magnifique guillotine qu'on apporte en plein milieu de la scène. L'amant est enchaîné, sa tête posée dans la lunette exposée au couperet. Tout se passe sous nos yeux, on sait que c'est pour de faux mais on frémit quand même (« Elles ne vont quand même pas le faire !! »), on veut surtout voir la suite : Quel artifice va être utilisé ? Le couperet va-t-il tomber ? Comment va-t-il être tué pour de faux ? L'essence même du plaisir théâtral affleure : l'exhibition de l'illusion, de l'artifice, et le pur plaisir de s'y laisser prendre tout en sachant qu'on est au théâtre. Car la lame de la guillotine va tomber, et la tête du marin aussi ! Le sang gicle, une tête en caoutchouc jonche le sol (plus tard une main sera coupée), pour notre plus grande joie. Dans ces moments, Rabeux réussit parfaitement à produire chez le spectateur « un plaisir secret et une horreur inavouée, inavouable. » Il le dit crûment : « Rien ne fait plus plaisir que les gens qui hurlent de rire ou pire, de sentir une salle qui saute de joie alors que l'on vient de voir, si on y pense, quelque chose de terrible. »Dans la même veine, le public est littéralement mis à mort : pas de chichi, pas de métaphore, les personnages prennent des flingues, choisissent soigneusement leurs cibles parmi les spectateurs, et visent. Pas de quatrième mur évidemment, moment d'effroi et de jouissance dans le public, on se prend au jeu, et on aime ça ! Noir. Rafale de tirs. Lumière. Les ladies nous examinent de nouveau, mais non, raté, personne n'est mort. Une lady s'avance alors avec un immense sabre. Le public frémit, mais la Queen nous rassure : c'est seulement sur scène que tout peut arriver. Cet épisode marquant, d'une grande subtilité, redéfinit les conditions mêmes de notre regard de spectateur. En nous scrutant ainsi, aussi longuement, les personnages/comédiens créent un véritable trouble, non pas tant par cette mise à mort manquée que par ces regards foudroyants qui semblent abolir l'anonymat du public : d'un coup c'est lui qui constitue le spectacle, qui est regardé, vulnérable, et cette exposition change notre propre regard sur la scène. Nous sommes renvoyés à nos attentes de spectateurs, à nos désirs les moins avouables, à cette violence fondamentale, moteur de toute théâtralité, de vouloir tout voir sur les planches, d'abord et surtout le plus impossible, le plus improbable, le monstrueux, l'irreprésentable, la mort, le sexe, le sang qui gicle. Tout est donc possible sur cette scène. Tout ? La mort, la nudité. Les corps, tous les corps sont donc exhibés dans leur nudité. Et Rabeux réussit à nouveau un joli coup de force : dans une société où les corps nus sont constamment visibles, surexposés dans notre quotidien, il parvient, malgré tout, à nous faire rougir face à ces personnages qui se déshabillent. Et c'est quelque chose de la pudeur qu'il parvient à nous faire ressentir. On est parfois réellement gêné, notre regard ne sait plus où se poser, sans cesse attiré par ces chairs dénudées. Comme l'exprime Rabeux, « un corps (…) dont la nudité ne vise pas uniquement le plaisir immédiat mais qui peut être source d'effroi autant que de plaisir, source d'énigme est insupportable. »Mais cette exhibition, parce qu'elle prend très vite un tour mécanique devient lassante. Chaque comédienne se dénude, l'exhibition devient un passage obligé, mais elle perd du même coup sa force et sa nécessité profonde, elle ne touche plus. Plus lassant encore, la résurgence du vieux combat contre l'ordre établi, notamment catholique. L'ostentation de la nudité n'apparaît plus alors que comme transgression attendue de ce qui devrait rester caché, et ces chairs dénudées, transgressives qui appellent à la jouissance et au plaisir, doivent en payer le prix par le morcellement, la torture et la mort. On doit alors subir la longue tirade d'une lady nue qui, micro à la main, joue à l'anti-prédicateur en vociférant contre les carcans qui emprisonnent la chair et les plaisirs, contre l'Eglise, l'Inquisition, le Pape, le Christ, jusqu'à ce que ces hurlements deviennent inaudibles. La comédienne souffre, le spectateur se fatigue. On n'échappe pas non plus à la lady déguisée en nonne (au cas où nous n'aurions pas compris le combat ?) qui s'envoie littéralement en l'air. Soit. On peut néanmoins estimer ce combat usé, rabâché, voire dépassé. C'est sans doute ailleurs, ou autrement, que se pose le problème aujourd'hui. Cette dimension morale que Jean-Michel Rabeux affirme pleinement (« Nos déesses posent les armes avec grâce, mais elles les disposent CONTRE. Elles sont CONTRE. On ne le dira pas, mais cette revue des Girls est une oeuvre morale. ») est la moins convaincante.On préfèrera ce moment d'une rare intensité où la Queen Degliame se laisse aller à des confidences sur son expérience même de comédienne et son rapport intime au public. Il n'y a plus d'exhibition alors, mais un véritable dévoilement de la vulnérabilité d'une femme comédienne, constamment exposée. Ce moment d'une grande pudeur et délicatesse brouille un peu plus les frontières entre la comédienne, son personnage, et son public.Rabeux nous offre donc un spectacle particulièrement riche. L'utilisation des formes de théâtre minoritaires, avec ses codes les plus éculés, permet une réelle et jouissive mise en abyme de la représentation théâtrale. Et c'est notre condition même de spectateur, avec nos attentes les plus folles, les plus basses, les plus contradictoires qui est questionnée avec générosité et intelligence. Déshabillages (Comédie mortelle) Texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux Avec Véronique Poupelin , Claude Degliame , Kate France , Franco Sénica , Sophie Buis , Mélanie Menu Au Théâtre de la Bastille 76, rue de la Roquette 75 011 Paris Du 7 mars au 5 avril 2003 [illustration : Photo Jean-Paul Lozouet]

- Le site de la Bastille.

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