Festen - Thomas Vinterberg
Festen, le film de Thomas Vinterberg devenu film culte dès sa sortie en 1998, frappait tant par le sujet qu'il abordait que par son esthétique radicale régie par les principes du Dogme 1995, ce fameux « voeu de chasteté » auquel se sont contraints un groupe de réalisateurs danois, dont principalement Thomas Vinterberg et Lars von Trier. Appliquées à ce film, les règles du Dogme fonctionnaient à merveille. Le spectateur était comme en train de visionner la vidéo amateur d'un événement familial, avec pour résultat une intimité qui lui renvoyait avec d'autant plus de force et de violence le sordide de la situation. Il faut un certain courage pour monter au théâtre cette oeuvre dont la version cinématographique semble si unique. Les inconditionnels du film auront beau savoir que Thomas Vinterberg a lui-même participé à l'adaptation du scénario pour le théâtre dès sa sortie au cinéma, ils ne pourront s'empêcher de vouloir traquer toutes les infractions aux règles si strictes du Dogme que le théâtre ne manquera pas de générer. Daniel Benoin, qui présente actuellement la pièce au théâtre du Rond-Point, est conscient de la difficulté de l'exercice et ne prétend pas transposer le Dogme au théâtre, même s'il s'amuse de quelques clins d'oeil : caméra au poing de l'oncle avec projection simultanée sur grand écran, pas de bande-son pendant la pièce mais de la musique jouée sur scène par un personnage dans l'action... Les murs tendus de grandes tapisseries, tout en donnant à la salle un aspect grandiose, en transforment les proportions. La table du festin elle-même est gigantesque. Les personnages évoluent sur scène mais aussi dans la salle et interviennent même parfois depuis les coulisses. Tout ceci contribue à rapprocher le spectateur du lieu de l'action. Daniel Benoin pousse même l'idée jusqu'à inviter une bonne vingtaine de spectateurs à venir, pendant toute la durée de la pièce, s'asseoir à la table avec les comédiens.Et l'action se déroule. Christian révèle l'inceste dont il a été victime, personne ne veut l'entendre, pas même Michael, pas même sa soeur qui a pourtant désormais une preuve en main, pas même sa mère qui sait depuis longtemps. On le traite de fou, on le jette dehors, on continue de manger et de faire des discours cérémonieux et élogieux en l'honneur du père. Michael, que son père a judicieusement chargé avant le repas de veiller à ce que tout se passe bien, prend son rôle à coeur : il met lui-même son frère dehors à grands coups de pieds. Il se charge aussi de mettre de l'ambiance en improvisant une chanson raciste inspirée par la présence de Gbatokai, l'ami noir de sa soeur, Hélène, qui, elle, a bien du mal à garder bonne figure en pareilles circonstances. Soutenu par Kim, le cuisiner, son ami d'enfance, Christian revient inlassablement à la table, ses « discours en l'honneur de Helge » sont autant d'accusations de plus en plus explicites et de plus en plus pénibles. La tension et la violence des échanges augmentent avec le niveau d'ébriété moyen.La caméra, et encore plus quand elle est portée à l'épaule, capte une succession de moments. Des petites touches qui finissent par former un tableau. Sur scène, nous avons l'ensemble du tableau constamment devant les yeux. Malgré le feu d'artifice des dialogues, malgré la vivacité des protagonistes, si pleins d'énergie, l'ensemble peut souffrir par moment d'une certaine inertie certainement due à la présence de ces spectateurs assis à la table. Ceux-ci, en plus de participer au rapprochement d'avec le spectateur, représentent bien sûr ce groupe d'invités qui, justement, ignorent les interventions de Christian et continuent de manger comme si de rien n'était. Mais trop silencieux, trop immobiles, trop spectateurs, ils s'opposent en force inerte à toute l'énergie déployée par les comédiens et réussissent pendant une partie de la pièce à entraver la montée de la tension dramatique. Autre élément perturbateur : le comique trop burlesque pour être vrai de l'oncle dépressif. Chacune de ses interventions, puisqu'elle change le registre de la pièce et nous ramène donc dans une salle de théâtre, annule un petit peu les efforts entrepris pour faire rentrer le spectateur dans l'action. Car caricaturale à l'extrême, la figure de la mère, jamais ébranlée le moins du monde, est quant à elle également un peu trop théâtrale dans ce tableau dont la force est justement son réalisme.Heureusement, les trois frères et soeur se débattent comme des fous pour faire avancer la machine : Michael réussit véritablement à « mettre l'ambiance », Hélène, quand elle craque seule dans sa chambre, nous arrache des larmes, Christian est merveilleux de force et de retenue dans sa souffrance enfin exprimée. Il réussit si bien à nous faire adhérer à sa cause que, lors de l'aveu bref du père (« je n'ai jamais compris pourquoi tu faisais cela » « parce que vous ne valiez pas mieux »), nous respirons avec lui le parfum d'un nouveau départ possible.Deux heures trente durant lesquelles le frêle équilibre d'une famille s'effondre et au terme desquelles la vie finit par reprendre le dessus. Deux heures trente durant lesquelles également le film se fait oublier au bénéfice de la pièce de théâtre. A noter les quinze minutes d'entracte qui réussissent à ne même pas paraître artificielles FestenDe Thomas Vinterberg et Mogens Rukov Mise en scène par Daniel Benoin Avec Paul Chariéras, Sophie Duez, Cécile Mathieu, Jacques Bellay, Paulo Correira, Frédéric de Goldfeim Au théâtre du Rond-PointSalle Renaud BarraultDu 23 avril au 17 mai 2003 à 20h30, dimanche à 15h
- Le site du Rond-Point.- Lire la chronique du film Festen.
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