Innocents coupables - Bernard Sobel
Innocents? Coupables? Innocents/coupables ? Le titre s'écrit-il d'un slash qui résumerait une opposition juridique fondamentale ? La pièce donnera-t-elle lieu à un verdict tranché, dans une terrible distribution des torts et des bienfaits de chacun ? Ou s'agit-il d'un oxymore comme l'art dramatique les aime, un adjectif accolé à un nom, soulignant alors la suspension de tout jugement possible, une indétermination essentielle de la sentence ? Innocents et coupables mêlés tous ensemble, individuellement et collectivement. Dans un monde de marchands où les caractères trempés ne cèdent en rien à la galanterie et à l'affabilité, où les âmes sont animées de passions contradictoires - ambition, concupiscence, ivresse, hypocrisie, jalousie, bonté - l'auteur s'attache à un destin de femme, à un portrait d'actrice et de mère. La pièce d'Ostrovski, écrite en 1884 dans une société dominée par l'argent, toute occupée au commerce, décrit un peuple de notables et de comédiens d'extractions diverses, un monde, d'hypocrisies et de préoccupations viles, peu porté aux joies de l'art dramatique. Elle a selon Bernard Sobel cette rare qualité de suspendre tout jugement moral sur ses personnages, tout en parvenant à dégager un point de vue imprenable sur la société : selon le metteur en scène, cette dramaturgie « donne à voir, avec une force peu commune dans l'histoire du théâtre, les effets d'une structure économique et sociale sur le comportement des individus ». Une mère intelligente mais sans dot, quittée par son amant qui lui préfère une jeune parvenue, construit son destin de femme sur le deuil impossible de son enfant. Persuadée que son fils en nourrice a succombé à une pneumonie, elle court le monde puis les grandes scènes nationales à la quête d'une illustre destinée théâtrale. Forgée au malheur et à l'ignominie, elle dépasse sa condition de femme pour devenir une comédienne « extraordinaire » ; mais vingt ans plus tard, accueillie comme une vedette dans la ville de son enfance - de sa jeunesse enfouie - elle se retrouve face à cette douleur jamais cicatrisée : sous les traits d'un jeune comédien honni, débauché, pochard, ivrogne, elle retrouve son fils abandonné. Le jeune homme qui expie son peu de naissance dans le théâtre et la fraternité des bannis est un être désespéré, écorché, cynique. La bonté qui la porte saura-t-elle lui faire reconnaître dans ce rejeton indigne son enfant délaissé ? La pièce pose de très belles questions sur les ambiguïtés de la scène, les aléas de carrière et les détours du destin d'acteur, elle met également en abîme les contraintes et les limites de la représentation quand le personnage du fils abandonné questionne : ne sommes-nous pas pourvoyeurs d'illusions ? peut-on être à la fois une actrice extraordinaire et une femme extraordinaire ? La mise en scène de Bernard Sobel, qui souligne à dessein ces éléments en recourant à une mise en abîme dès l'ouverture, tente de leur donner une modernité et une actualité qui force peut-être la pièce, et en marque les limites : le portrait de femme et d'actrice, qu'il met à l'aune des grandes figures tragiques à la Gena Rowlands, a quelque chose de très contraint par la dramaturgie d'Ostrovski et la psychologie même du personnage : femme et actrice, joyeuse ou chagrine, le personnage d'Elena Ivanovna Krouchinina (Madame Chagrin) n'est jamais que campé dans une aspiration de mère bafouée. Séparées en deux époques distantes de vingt ans chacune, l'action se déploie autour d'un argument mécanique ; la tragédie en reste au niveau du drame. Cela correspond peut-être à l'époque, et (argument fallacieux) à ce que le XIXe était à même de représenter de la condition de la femme. Il nous semble cependant aujourd'hui paradoxal que la figure d'affranchissement qui est celle de l'actrice, dans nos représentations contemporaines mais également dans les représentations littéraires du 19e - où elle s'oppose alors statutairement aux héroïnes de Dostoïevski ou Tolstoï - soit autant empreinte de ces déterminations « maternelles » et sociales. Par cette action enchâssée en deux périodes-clefs, le processus de reconnaissance qui sous-tend toute la pièce manque d'ampleur ; les rebondissements (comme la conversion puis la révolte avortée du fils, ou la machination ourdie par la jeune actrice jalouse) restent accessoires et ne modifient que superficiellement le parcours du personnage : d'Elena Ivanovna Krouchinina (Madame Chagrin), l'actrice est et restera cette Lioubov Ivanovna Otradina (Madame Joie). Il y a bien sûr une volonté de dénonciation de la condition d'oppression par la fortune et le sexe, mais qui paraît trop "assise" dans ce destin de tragédienne. L'interprétation d'Anne Alvaro ne peut être en cause ; la pièce seule, malgré ses accents volontiers "féministes" et la bravoure du personnage du fils retrouvé - grâce à une interprétation également prodigue de Pascal Bongard -, génère cette impression mécanique. Il aurait fallu de plus amples mouvements dramatiques pour conférer à une tragi-comédie toute sa virulente humanité.Innocents coupablesAlexandre OstrovskiMise en scène Bernard SobelAvec Anne Alvaro, Jean Badin, Nathalie Blanc, Pascal Bongard, Noëlle Cazenave, Bernard Ferreira, Alain Mac Moy, Manuel Vallade et Daniel ZnykAu Théâtre de Gennevilliers 41 avenue des Grésillons 92 230 GennevilliersDu 7 vendredi mars au dimanche 6 avril 2003du mardi au samedi à 20 H 30, les dimanches à 16 H. Résa : 01.41.32.26.26[illustration : Photo copyright Hervé Bellamy]
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