Karima Mansour
Le 20 septembre dernier, le festival marseillais DanseM (Danse contemporaine en Méditerranée) accueillait la chorégraphe égyptienne KARIMA MANSOUR, venue conclure deux courtes résidences à Marseille par une nouvelle création. " Le vrai problème de la tolérance culturelle réside dans la difficulté de nos sociétés plurielles à se reconnaître dans un fond commun, irréductible et universel ", affirme Cristiano Carpanini, directeur du festival DanseM (Danse contemporaine en Méditerranée). C'est pour tenter de cerner cette identité principielle que le festival confronte chaque année, depuis 1998, divers chorégraphes du nord et du sud du bassin méditerranéen, pour la plupart repérés ou aidés par Danse en Bassin Méditerranéen (DBM), un réseau regroupant une vingtaine de structures de promotion de la danse contemporaine autour de la Méditerranée. Le 20 septembre dernier, DanseM accueillait notamment la chorégraphe égyptienne Karima Mansour. Entretien sur une forme d'art encore naissante en Egypte et dans l'ensemble du monde arabe.Fluctuat.net : Si l'on excepte le folklore, l'Egypte est un pays dépourvu de tradition en matière de danse. Comment y devient-on chorégraphe ?Karima Mansour : Il existe à l'Académie de musique du Caire une école de ballet depuis une quarantaine d'années. Fondée sous Nasser, dans une Egypte liée à l'Union soviétique, cette école s'est développée selon la tradition des ballets russes. Mais on n'y enseigne que la danse dite " classique ", alors que je me suis toujours sentie attirée par la danse contemporaine.J'ai eu la chance de naître dans une famille de fonctionnaires internationaux et, dès l'enfance, plusieurs séjours longs à Genève m'ont mise en contact avec ce type de chorégraphie très implanté en Europe. Je me suis formée en Italie et en Angleterre, à la London Contemporary Dance School. Puis je suis retournée en Egypte avant d'y fonder, il y a trois ans, ma propre compagnie. Le terreau était alors devenu plus fertile. Depuis 1999, en effet, Le Caire accueille chaque année un festival de danse contemporaine où les meilleures compagnies européennes sont invitées. Ce qui a permis aux chorégraphes égyptiens de se confronter au travail d'Anne-Teresa de Keersmaker, Wim Van de Keybus, Angelin Prejlocaj et à la danse contemporaine égyptienne de commencer à se fonder.Existe-t-il, en Egypte, un public pour votre forme d'art ?Je le pense. Il arrive que les salles où nous nous produisons soient pleines, et le public se montre souvent enthousiaste devant ce type de spectacles qui le sortent de ses habitudes. En revanche, ce sont plutôt les structures de production qui manquent. Il n'existe en Egypte qu'une seule compagnie de danse contemporaine subventionnée par l'Etat, basée à l'Opéra du Caire. Les autres doivent s'autofinancer, ou alors attendre d'hypothétiques subsides venus du Nord. Pour ma part, je n'ai pu créer ma compagnie, Maat, que grâce à une bourse de la Fondation royale néerlandaise. Et à chaque nouveau spectacle, je peine à trouver un théâtre qui veuille bien nous accueillir. Il faut dire que par les temps qui courent, les autorités ne facilitent pas les démarches des structures indépendantes.Entre des manifestations pro-palestiniennes encadrées de près par la police et l'arrestation de dizaines d'homosexuels, la société égyptienne semble en effet vivre dans la suspicion et la surveillance généralisées. Cette atmosphère a-t-elle une influence sur votre travail ?Il convient de ne pas formuler de jugements hâtifs sur une société de 70 millions d'habitants très hétérogène, où tentent de vivre dans l'harmonie des musulmans et des chrétiens, et des gens de niveaux de revenus et d'éducation extrêmement disparates. Cela dit, c'est vrai, je ressens confusément qu'en ce moment, le cercle se referme. Depuis le 11 septembre 2001, notamment, une véritable paranoïa a gagné l'Egypte, qui a elle aussi connu une ou deux explosions terroristes. Depuis lors, tout le monde n'a qu'une seule obsession : prouver à ses concitoyens et au reste du monde qu'il est propre, qu'il n'a rien à se reprocher. Du coup, la société égyptienne semble s'être lancée dans une gigantesque opération de nettoyage : haro sur les musulmans fanatiques, haro sur les gens qui produisent, haro sur les homosexuels qui, de toute façon, sont suspects On ne peut plus rien faire, le pays est littéralement paralysé.Bien entendu, tout cela affecte mon travail. Je ressens comme tout le monde beaucoup d'injustice, et l'art est loin d'être une priorité dans ce contexte. Ce qui me frappe le plus, c'est cette oppression de chacun contre tous qui semble être devenue la loi en Egypte, notamment dans les rapports entre les hommes et les femmes. Et lorsque j'esquisse un geste de danse, je suis comme empreinte de cette atmosphère. J'ai l'impression que même la musique et le mouvement peuvent se transformer en un acte violent.Propos recueillis par Benjamin Bibas
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