La performance : exposer l'inexposable

01/10/2010 - 18h09
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A lire la littérature publiée sur la performance depuis une quarantaine d'années, on se rend compte que le sujet central du débat est toujours le même : sa définition. Fait-elle partie du registre de l'art vivant ou de celui des arts plastiques ? A-t-elle une légitimité à être présentée sur scène, dans un musée, une galerie, dans la rue ? Les performeurs doivent-il être des professionnels ? Requiert-elle nécessairement un public ? La performance peut-elle être répétée, transmise, conservée ? Est-ce une oeuvre que l'on peut posséder, collectionner ?L'« obsolescence planifiée » de la performanceDès les années 1960, Allan Kaprow, l'« inventeur » du happening, affirme une réalité que de nombreux artistes ont encore du mal à avaler aujourd'hui : l'« obsolescence planifiée » de la performance, autrement dit son caractère paradoxalement mortifère. Pour l'artiste américain, « {les happenings sont morts, longue vie aux happenings !} » : la performance (terme générique qui inclut le happening kaprowien, l'event de john cage et merce cunningham, l'action, etc.), en tant que genre conçu dès l'origine comme mineur, peut ainsi échapper à la consommation, à la réduction de l'oeuvre à un « objet d'art », et par là-même au marché.Kaprow voulait désobjectiver l'art. En vain. La performance est très vite devenue un « produit » artistique, en large partie à cause du marché de l'art : si on peut difficilement vendre une performance (quoique cela soit possible, comme en témoigne le succès de l'artiste Tino Sehgal auprès des collectionneurs), on peut en vendre les éléments préparatoires (textes, protocoles), les objets utilisés, les traces photographiques ou vidéo, etc. Au point que certaines performances n'ont lieu que pour l'effet d'annonce qu'elles provoquent, la caméra qui les filme ou les photographie, ou le récit qu'on en fera. Ainsi certaines performances des années 1960-1970 sont-elles devenues de véritables monuments, dont la légende est alimentée par des photographies, vidéos ou témoignages, comme par exemple {Shoot} de Chris Burden, lors de laquelle l'artiste se fait tirer dessus, ou {I Like America and America Likes me} de Joseph Beuys.DésincarnationA Toulouse, Eric Mangion, directeur artistique du Printemps de Septembre, a conçu la manifestation dans le prolongement de l'exposition {Ne pas jouer avec des choses mortes}, qu'il organisa en 2008 à la Villa Arson de Nice, et qui montrait des objets issus de performances. Désactivées, dévitalisées, désincarnées, ces « choses mortes » se retrouvent dans les diverses expositions toulousaines, débarrassées de deux facteurs essentiels : le corps et le temps. Eric Mangion réduit la performance à la forme, oubliant que c'est par le temps qui la traverse que la forme devient action. Programmées, à quelques exceptions près, dans les musées et théâtres de la ville, les performances (au sens large, puisqu'y sont mêlés la danse, le dessin collectif, la musique ou le théâtre) sont par ailleurs figées dans une institutionnalisation forcée, insérées dans un circuit balisé qui ôte au spectateur toute capacité d'étonnement. À l'acte subversif, hors cadre, parfois même insoupçonnable qu'est la performance, succède une muséification, dont l'exposition récente de Marina Abramovic au MoMA, qui connut un très grand succès auprès du public, est le symptôme. Dans {The Artist Is Present}, l'artiste parvient à résoudre l'insoluble gageure de l'exposition de la performance, en rendant présent son corps pendant le temps complet de l'exposition, qui incluait également la réactivation (reenactment) de ses performances précédentes par de jeunes performeurs déployés dans les salles. Dans la lignée de cette volonté de transmission, Marina Abramovic s'est engagée dans un projet de Fondation pour la Préservation de la Performance, sorte de conservatoire où la performance deviendrait un exercice à apprendre, figé, rejoignant ainsi le champ de la danse ou du théâtre, où l'on « répète » un acte appris. Directeur depuis 2009 du Centre chorégraphique national de Rennes, rebaptisé Musée de la Danse, le chorégraphe et danseur Boris Charmatz appelle quant à lui à une réincarnation de la performance, où « le corps du danseur est le musée », et souhaite réaliser une « exposition en mouvement permanent ». Un beau défi lesté de paradoxes. { Une forme pour toute action }. Le Printemps de Septembre à Toulouse, du 24 septembre au 17 octobre 2010. www.printempsdeseptembre.comIllustrations :1. Bianca Dulgaro, {Breath}, performance, 2008-2010 © Saskia Edens. 2. Allan Kaprow, {Yard}, Pasadena, 1967. Photo: © Julian Wasser. Research Library, The Getty Research Institute, Los Angeles, California. Courtesy de l'artiste3. Marina Abramovic, {Onion 95}. Courtesy de l'artiste4. Arnaud Labelle-Rojoux, {L'air de la passion triste} © Arnaud Labelle-RojouxCrédit photo : Adrien Duquesnel, Le Printemps de Septembre

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