Le Dragon - Evgueni Schwartz

29/08/2007 - 17h57
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Le Dragon - Evgueni Schwartz

C'est un monde avec des dragons terrifiants, des héros valeureux appelés Lancelot, des héroïnes belles comme le jour. C'est un monde où, pour délivrer la belle qu'ils ont aimée au premier regard, les héros défient les dragons et, malgré leur handicap de départ, parviennent à les vaincre à l'issue d'un combat sans merci. C'est un monde que l'on dit fantastique, de conte, pour enfants. Ce monde fantastique devait pourtant bien avoir une once de réalité pour que la pièce de Evgueni Schwartz, écrite en URSS entre 1940 et 1944, fût interdite avant même sa première représentation en 1944. Officiellement, il y était fait allusion à la guerre et à l'Allemagne nazie. L'URSS de Staline dut voir autre chose dans cette fable sur l'oppression, dans cet appel à liberté. Une ville vit sous le règne d'un dragon. Un vieux lézard de 400 ans à la tyrannie duquel les ancêtres, les grands-parents, les parents et les habitants se sont habitués. Après tout, dit l'un d'eux, quoi de mieux pour se prémunir contre les dragons que d'en avoir un chez soi ? Le dragon réclame une jeune fille chaque année. On la lui donne. On félicite l'élue. On la célèbre trois jours. Un héros professionnel vient pour combattre le tyran. Il s'attend à être accueilli en libérateur. C'est tout le contraire. Personne ne veut de la liberté. Il y a plus d'un message dans la pièce de Evgueni Schwartz - que la liberté est avant tout une affaire de conscience, qu'elle demande une vigilance de chaque jour, et le metteur en scène Laurent Serrano n'a pas hésité à les souligner dans de malicieuses chansons ajoutées ça et là. A tout conte sa moralité. Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est que ce dragon apparaît sous une forme d'homme que l'on appelle respectueusement Monsieur le Dragon en sa présence, et Dragounet ou Dradra quand il n'est pas là. L'essentiel est qu'alors que Dradra se fait dégommer au cours de son combat dans les airs, des communiqués municipaux laissent apparaître que tout va pour le mieux du côté du seigneur et maître mais que pour éviter toute maladie oculaire, la population n'est plus autorisée à regarder le ciel. L'essentiel est que le bourgmestre se prend parfois pour une bouilloire et souffre de dédoublement de la personnalité, et que ce bourgmestre a un fils voûté comme s'il passait son temps à regarder par le trou des serrures, et que ce bourgmestre et son fils passent en effet leur temps à s'espionner, à se tester, se sachant l'un l'autre espionné, se sachant l'un comme l'autre prêt à être trahi par le propre membre de leur famille. C'est dire que l'essentiel réside dans cet humour efficace, corrosif, qui fait incarner des situations dont on lit toute l'horreur dans les livres d'histoire par des personnages loufoques, particulièrement drôles. Laurent Serrano et sa troupe de dix comédiens parviennent à faire vivre avec rythme et fantaisie cette ville et ses trente personnages, tous dessinés en une silhouette, en une réplique. Evgueni Schwartz n'est pas tendre avec les hommes et leur lâcheté, mais il sait donner à chaque personnage les mots pour s'expliquer, qui la peur, qui le manque d'argent, qui l'espoir. Alors on rit, on se dit qu'on aurait dû emmener les enfants. Le dragon, Lancelot, tout ça, si merveilleux, et la perruque Louis XIV du bourgmestre qui a pris le pouvoir après la mort du dragon, exerçant la même oppression, et… La pièce est presque trop inventive, trop riche, on en oublie des ressorts comiques dont on aurait voulu se souvenir pour en rire encore après le spectacle. Mais on peut rire encore. On peut rire toujours. Car ce qui est drôle dans Le dragon, ce n'est pas le vieux lézard, ce sont les hommes. Et ce qui paraît le plus farfelu n'est pas le moins réaliste. Le farfelu, ici, se nourrit de ce que la vie a de plus terrible. Ce qui est fantastique dans Le Dragon, ce n'est pas l'imaginaire. C'est la vie. Le conte, chez Evgueni Schwartz, ne permet rien d'autre qu'un ajustement du regard. On voit les hommes de très très loin. On voit l'histoire de très très haut. Et on rit, on rit. Pour ne pas pleurer. Le conte est affaire de regard. Le DragonDe Evgueni SchwartzAdaptation et mise en scène de Laurent SerranoAvec Philippe Beautier, Clémence Boué, Xavier Czapla, Jean-Baptiste Gillet, Vincent Jaspard, Bernard Jousset, Cécile Leterme, Eric Malgouyres, Frédéric Rose, Marc Schapira.Jusqu'au 19 novembre au Théâtre de l'Ouest Parisien, 1, place Bernard-Palissy (avenue Jean-Baptiste-Clément), 92100 Boulogne-Billancourt.Tél. 01 46 03 60 44 [illustration : Le Dragon, mes Laurent Serrano. (détail) Crédit Photo : Emmanuel Orain]

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