Olivier Py : Les Ballades de Miss Knife
L'évènement ne signifie jamais en tant que tel. Son instantané se reconstruit à travers d'un réseau de résonance et de reconnaissance autant en aval qu'en amont d'une histoire individuelle ou collective qui lui donne son sens. Tout un mécanisme de reconstruction le définit et lui donne ou non une signification. Et c'est cela que retient Olivier Py - artiste engagé et protéiforme quant à ses modes d'expression - dans Les Ballades de Miss Knife dont les premières esquisses furent élaborées il y a quelques années à New-York avec le musicien Jean-Yves Rivaud et ce dans une tradition des cabarets expressionnistes façon Berlin années 30. Mais ici la tradition est largement revisitée tant Olivier Py crée un langage neuf et étrange pour percer ou préserver le mystère d'une réalité trouble qui touche tant à l'amour qu'à la mort, bref à l'existence.Dans cet opus qui est aussi un spectacle (qui fut donné récemment au Centre Dramatique National d'Orléans dont Py est devenu le jeune et inventif directeur) l'auteur ne dit rien sur son existence mais d'une certaine manière on sait tout d'elle, de sa lutte contre le néant, de cette recherche à travers le noir de l'ivresse d'une sorte de suicide existentiel. Avec cependant un important bémol sur ce point, puisque " le suicide est aussi une vanité ", l'auteur préfère les chansons qui font mal pour flécher l'existence au sein des festins nus, sorte de leçons pour " les jeunes dévorés par l'envie ". Py crée ainsi un portrait de l'homme-couteau par le biais de son personnage féminin, sorte d'Ange Bleue du début d'un nouveau millénaire. Tout est parfait dans cette histoire en 17 chansons teintées d'un humour qui arrache aux textes leur aspect terrible pour les colorer d'une douceur dérisoire d'un " bleu souverain ". " Embrassant le pluie et la poussière " mais " ensorcelé par la blonde lumière ", Miss Kinfe part ainsi à la quête d'un amour impossible qui rapiècerait l'âme. Elle se laisse emporter à la recherche des mirages. Se propage ainsi une sorte de nécessité absolue : il en va à la fois de la vie et de la santé mentale, il en va aussi de la mort et de la folie.On sent à chaque chanson combien Les ballades de Miss Knife est une poétique rarissime qui butte jusqu'à l'impossibilité de l'achèvement. Mais il ne s'agit pas pour autant à travers les fragments d'une suite de déconvenues et d'une descente rectiligne aux enfers, sous le prétexte que les évènements seraient des embûches à sa trajectoire existentielle. Car ici face à la facticité et à la virtualité du réel s'élève la vérité de la poésie, vérité que Py reprend et revisite. Le noir devient alors une couleur pour une fête " où les morts ne sont pas admis " (même si un doute persiste). Se prêter à la chanson c'est en conséquence faire parler la poésie un langage qui ne lui appartient pas mais qu'elle doit se réapproprier. Olivier Py ne dira donc rien apparemment de l'événement de la vie. Pourtant à travers l'expérience de Miss Knife qu'il incarne sur scène et loin du pur psychologisme égotique, l'oeuvre renvoie en écho et par le jeu des mélodies à une sorte d'abîme que l'on n'avait peu connu jusque là. Luttant contre le retour massif de l'illusion impressionniste, l'auteur tisse des jeux de doubles bandes dans lesquels se jouent une partie étrange qui permet d'accéder à une autre logique : on touche à la région nue de l'expérience intérieure qui devient propre à développer une autre langue et ce jusque dans " Le Tango du suicide " (sommet de cet opus) dont l'humour arrache à la mort ses pointes les plus tragiques. Car pour l'auteur, à travers la vie de Miss Knife il ne s'agit plus de "rapporter" un évènement majeur et tragique sur lequel tout l'oeuvre s'arrime mais de le décrypter, de le perforer, de le remplacer par une sorte de vide, de constellation (au coeur de l'hallucination du noir) et de n'en garder - en le faisant exploser - juste ce qui se cache derrière dans les éclats qui demeurent juste après (ou juste avant) que l'explosion ait eu lieu.Restent ainsi chez Olivier Py - par l'expérience d'une chanson qui modifie la façon d'écouter - et par le mystère de la langue - les souffles des plaisirs délétères et la clarté des gâchis, des passerelles de sons suspendus reliant entre eux des abîmes insondables de silence soulignés par le jeu sobre d'un seul piano et d'une contre-basse. Le poète jouxte au plus près l'énigme essentielle, l'énigme qui nous habite. Seule la brisure des fragments-chansons rappelle ainsi à l'être la fragilité de sa présence au monde : il casse la prétendue compacité de l'évènement, il se dégage de sa viscosité d'apparence et d'appartenance, pour laisser apparaître le monstre, l'hybride, le " martyr sous les roses " voire l'"incompossible" dont parle Jeanne Hyvrard.L'oeuvre représente ainsi des situations de paroles où les sons comme perdus résonnent de hors lieux, dans la lumière et l'obscurité. Surgit aussi une ultime littéralité soustractive faite de fragmentations, dispersions, incisions, coupures, dissolutions, effacements, abolitions, vacances. Reste cette perte mais une perte agissante où la voix de l'auteur-chanteur remonte en un grand mouvement de retour vers le corps, le corps de l'être. D'où ce versant étrange de l'imaginaire où se joue pour reprendre la définition déjà citée de Blanchot : " L'éloignement au coeur de la chose ". D'où aussi cette sensation d'approche (impossible) et cette sensation de demeurer en communauté étrange et " inavouable ". Le " chant des amours mortes " creuse donc l'évidence, fait remonter le monde enfoui le plus profond et sur lequel on met habituellement pas de mots et encore moins de son capable de percer l'obscur, le naufrage. Pour autant Olivier Py à travers ses " cornes de brume qui pleurent dans le noir " ne rêve pas du livre "avenir" celui qui répondrait à la fois au "sommes nous" de Jabès, au "si je suis" de Beckett. Mais loin d'une idéalisation influencée par la rêverie, la poésie fait surgir " l'amertume du sel et celle de la mort " mais aussi une paradoxale plénitude par laquelle perce un ultime espoir. A ce titre la musique offre sans cesse un habile contrepoint au propos. Tout se joue ainsi à l'intersection entre paroles et musiques : les unes fondent dans les autres non par le remplissage mais dans le creusement de mémoire. S'ouvre ainsi une quête qui retourne l'apparence, la détourne de sa pseudo réalité, de ses douces ou cruelles certitudes acquises. Olivier Py trouble (à tous les sens du terme) la vision et ne cherche pas par l'écriture de tendance "réparatrice". Celle-ci, ici, ne sauve rien, mais contre la passivité de vie où en " pauvres noyés " nous attendons - attente d'un malheur non pas à venir mais déjà survenu et ne pouvant se présenter - l'auteur ne peut plus croire à l'ange blanc, juste à l'ange bleu lourd de strass, d'amour et de vice en une " maison sans fenêtre " ou " un jardin lapidaire " plein de " bâtons de réglisse et de graines de curare ". Dans l'abrasion, au milieu des chansons presque blanches ce qui arrive est noir. Dès lors, là où l'histoire est décomposée puis recomposée se retrouve l'émergence d'une intensité et d'un retentissement là où pourtant il n'y a " ni paradis, ni purgatoire " quand tout lasse même le désir.Olivier PY, Les Ballades de Miss Knife Musiques : Jean-Yves RIVAUD, Contrebasse : Matthieu Dalle. CD-Audio, Editions Actes Sud, Arles, 2003.
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