Phèdre - Patrice Chéreau

22/08/2007 - 16h22
  • 0
Phèdre - Patrice Chéreau

Nous sommes à la fois installés et mis à l'écart par une mise en scène qui va faire s'alterner le proche et le lointain, la tragédie mythique solaire de l'aveuglement et celle moderne du langage impossible, dans un déroulement implacable. Sans crier gare, Hippolyte, le fils de Thésée, et Théramène son précepteur surgissent dans cet espace, forçant le public au silence. L'intensité prend place, la quête du père disparu est liée à la fuite de deux femmes : Phèdre " la fille de Minos et de Pasiphaé ", dernière épouse de Thésée et véritable marâtre de son beau-fils ; Aricie, le dernier membre, immaculé et innocent, d'une fratrie traîtresse à la famille royale d'Athènes, proscrit de fait et que le jeune héros aime. D'emblée, l'aveuglement de l'amour se fait jour, d'emblée Phèdre et Hippolyte semblent liés dans une incompréhension commune, d'emblée Hippolyte ne comprend pas que Phèdre agit vis-à-vis de lui comme il agit vis-à-vis d'Aricie : "Si je la haïssais, je ne la fuirais pas". Jamais une mise en scène n'avait souligné à ce point les destins parallèles de la reine et du prince, jamais une mise en scène n'avait doté Hippolite d'une telle intensité. Personnage réputé falot, écrasé par l'ombre d'un père, à la libido déchaînée et à l'héroïsme forcené, Hippolyte acquiert par la voix et le corps de Eric Ruf, une présence impossible faite de quête et de fuite simultanées.Phèdre apparaît enfin, corps torturé, silhouette affaiblie... Langueur et violence se déchirent en son sein en un crescendo qui fait surgir la même présence impossible. La rhétorique de l'aveu qui parcourt la pièce, dit la passion en même temps qu'elle la rejette, la réduit en miettes. Mais ô surprise, cette Phèdre si attendue, si connue, si vue, nous "étonne", nous "émeut" et nous "prend"! Humaine et charnelle, jamais Humaine et charnelle, jamais hiératique ni figée dans une représentation pétrifiée de la monstruosité, on redécouvre en Phèdre une amante passionnée chez qui le remords ne cesse de se disputer le désir halluciné. Pendant ce temps, la mise en scène orchestre le dédale que suivent les corps et les âmes, dans des oscillations d'un public à l'autre, qui métamorphosent l'aléa en nécessité.L'absence de Thésée rend possible la confrontation de ces deux êtres, qui tourne à l'affrontement tauromachique, où plane l'ombre d'une Crête monstrueuse : l'aveu de Phèdre à Hippolyte méduse tout simplement par ses détours et son éclat : " Oui, Prince, je languis , je brûle pour ThéséeJe l'aime non point tel que l'ont vu les enfers [...]Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche [...]Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous vois." Le sein de Phèdre, exigeant la mise à mort du bras d'Hippolyte, comme une ultime pénétration, nu et palpitant, captive les regards et les foudroie, comme il cloue sur place le fils de Thésée. Il est l'expression d'une humanité déchirée que Dominique Blanc excelle à incarner.Puis paraît Thésée, celui qu'on n'attendait plus, lui seul est l'être "enraciné" par excellence, d'une puissance tellurique, tout vêtu de rouge comme pour souligner qu'il revient des enfers. Et tout s'éclaire, l'amour monstrueux de Phèdre est rendu compréhensible, car Chéreau a souligné la filiation. Thésée et Hippolyte se ressemblent, ils ont le même port de tête altier, le même torse viril, seuls leurs costumes diffèrent : au rouge répond le noir, un costume d'Hamlet, celui d'Hippolyte. Et comme Hamlet, Hippolyte, ne peut ni parler ni agir face à un père-spectre égaré par le silence de Phèdre et le mensonge d'Oenone.Chéreau redonne sens aux vers, il en souligne les correspondances internes, et surtout met en scène son "plaisir du texte" en retrouvant Shakespeare dans Racine, de la même façon que Barthes retrouvait Proust dans Stendhal et dans Flaubert. Pour preuve, Aricie, vibrante et virginale dans son costume bleu et blanc, rappelle Ophélie, et ses mains ensanglantées ne manquent pas d'évoquer Lady Macbeth ou la fille de Titus Andronicus ; mais aussi lorsque le discours de Théramène qui fait entendre ce qu'on ne peut voir, selon les préceptes de la bienséance du XVII° siècle, s'accompagne de l'exposition à la vue de tous (forcément prohibée pour les tenants d'un classicisme rigoureux) du cadavre mutilé d'Hippolyte : c'est là que se matérialise l'aveuglement lui aussi monstrueux du père. Les mots, voilés et masqués, devaient finir par prendre forme, le silence cède la place à un "théâtre de la cruauté". Dans cette Phèdre, il n'y a pas que Phèdre, il y a aussi tous les autres personnages, que le metteur en scène choisit tour à tour d'éclairer dans un halo lumineux et puissant et de rejeter dans l'ombre, tous participent à l'action, tous soulignent leur parenté et leur écart à l'égard de cette figure, impossible, solaire et souterraine à la fois. Phèdreune pièce de Racinemise en scène par Patrice ChéreauAteliers Berthier (Théâtre de l'Odéon)Du 15 janvier au 20 avril 2003 Avec Dominique Blanc, Eric Ruf...[illustration : Photos Ros Ribas ; Copyright Odéon-Théâtre de l'Europe/Ros Ribas]

Ils ont aimé
COMMENTAIRES
Connectez-vous en cliquant ici pour laisser un commentaire en utilisant votre pseudo. Si vous ne vous loguez pas, votre commentaire n'apparaîtra qu'en ANONYME.
    Sur scène
    • Une Puce, épargnez-la Théâtre Comédie française - Théâtre Ephémère Paris > Réserver
    • Jean Louis Fernandez Temps Théâtre
      Théâtre contemporain
      Théâtre national de Chaillot Paris > Réserver
    • Contre Les Bêtes Théâtre Maison de la poésie Paris
    • Caroline Vigneaux Quitte La Robe Théâtre
      One man show
      Palais des Glaces Paris > Réserver
    • How To Become Parisian In One Hour ? Théâtre
      One man show
      Théâtre de la Main-d'Or Paris > Réserver
    • David Buniak - Plein de vies Théâtre
      One man show
      Théâtre de Dix-Heures Paris > Réserver
    • Tezuka Productions Sidi Larbi Cherkaoui - TeZukA Danse Grande Halle de la Villette Paris > Réserver
    • Blaze Danse Le Grand Rex Paris > Réserver
    • Bernt Uhlig / Opéra national de Paris Ballet De L'Opéra National De Paris : Sasha Waltz Danse Opéra-Bastille Paris > Réserver
    > Tous les spectacles à l'affiche
    Coups de coeur
    • Fred Kihn Réserver Une Mouette Théâtre
    • Réserver Si ça va, bravo Théâtre