Raimund Hoghe - Si je meurs laissez le balcon ouvert

Faire perdurer la danse, au-delà de la vie de son créateur, après même que ses interprètes se soient dispersés, est une tâche quasi impossible. Si les grandes pièces classiques du répertoire se transmettent depuis le XIXe siècle de maîtres à élèves dans un respect quasi religieux, la danse moderne, et aujourd'hui la danse contemporaine, cherchent encore les moyens de leur transmission. La vidéo est un apport majeur comme on le voit dans le magnifique documentaire {Les Rêves dansants}, sur une classe d'adolescents amateurs reprenant une pièce mythique de Pina Bausch, grâce à l'une de ses interprètes et à des captations d'époque. Mais elle ne suffit pas, comme ne suffisent pas les différents systèmes de notation de la danse, à commencer par celle inventée par Rudolf Laban au début du XXe siècle, et qui fait toujours référence. Les récentes disparitions successives de figures majeures de la danse, Maurice Béjart, Pina Bausch et Merce Cunningham, ont été vécues dans le milieu de la danse comme de véritables traumatismes ainsi que nous le confiaient notamment Anne Teresa De Keersmaeker,
abordait le thème de la représentation dansée de la mort et « le destin tragique de la danse, le vide après soi ».Merce Cunningham avait imaginé avant sa mort les {Dance Capsules}, packages numériques incluant vidéos, enregistrements sonores, plans de décors, dessins de costumes, notes de production, entretiens avec les interprètes, etc. Mais que deviendra le répertoire du chorégraphe américain une fois achevé, dans un an, le Legacy Tour, dernière tournée de sa compagnie ? Qu'est-ce qu'une oeuvre du spectacle vivant si elle n'est pas vécue ?Retrouver un sentiment perduRaimund Hoghe a redécouvert récemment l'oeuvre du chorégraphe français Dominique Bagouet, décédé en 1992 à l'âge de quarante-et-un ans, et a eu, dit-il, « {le sentiment de voir quelque chose qui s'était perdu dans la danse contemporaine,} ( ) {la douceur} ». Dominique Bagouet fait partie de la génération de chorégraphes révélée dans les années 1970 par le Concours de Bagnolet, et fut l'un des leaders de ce que l'on nomma la « nouvelle danse ». Sa mort, des suites du SIDA, est emblématique de cette période tragique du tournant des années 1990, qui a vu le milieu de la danse décimé par la maladie. Dès son décès, une association sera créée,
, qui depuis dix-huit ans transmet son répertoire, danse à la fois drôle et grave. Sur une scène tendue de noir, au fil d'une playlist qui entortille musique baroque et chansons pop, {Si je meurs laissez le balcon ouvert} (vers d'un poème de Federico Garcia Lorca) est une longue cérémonie païenne, à laquelle assiste un public recueilli, envoûté par un Raimund Hoghe gourou. Le chorégraphe allemand, qui était dramaturge de Pina Bausch au moment où Bagouet renouvelait la danse en France, mêle son vocabulaire très identifiable processions très bauschiennes, délimitation précise de l'espace, danse rituelle à celui du chorégraphe disparu, auquel il emprunte la légèreté et la naïveté assumée des gestes. Il compare sa pièce à « {un réseau de souvenirs, de passages, parfois recouverts par l'oubli} » et y trouve prétexte à retrouver d'autres figures disparues : Pina Bausch, bien sûr, mais aussi Hervé Guibert, dont on entend l'un des textes, et qui comme Raimund Hoghe (dont le dos est vrillé par une maladie de naissance), a fait de son corps, rongé par le SIDA, « une arme ». Loin d'être mortifère, {Si je meurs...} rappelle que la danse, pour rester vivante, ne doit pas nécessairement être figée dans un répertoire, mais être « trahie », se mêler à d'autres influences, prendre une forme nouvelle, voire fictionnelle. Forcément infidèle. {Si je meurs laissez le balcon ouvert}, de Raimund Hoghe, au Centre Pompidou, dans le cadre du Festival d'Automne, du 8 au 11 décembre 2010. www.centrepompidou.fr / www.festival-automne.frEn tournée : le 15 décembre, au Vivat, Armentières ; le 15 février à L'Estive, Foix ; 17 et 18 février au Théâtre Garonne, Toulouse ; 25 et 26 février à Culturgest, Lisbonne ; 5 et 6 mars au Mercat de les Flors, Barcelone.
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