Le Cauchemar
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La critique de Pariscope
( Marie Plantin )- C’est un procès. Un procès de tragédie. Elle, Eglantine, est soumise à l’interrogatoire de la Question. Avant que sa fille n’y passe à son tour. De quoi Eglantine est-elle accusée ? D’avoir tué sa mère et couché avec son père. Double crime vieux comme Œdipe. Eglantine, c’est Claude Degliame, comédienne surprenante au timbre de voix venu d’on ne sait où tant il se promène dans des octaves inconnues de notre oreille occidentale. Claude Degliame à la présence scénique si troublante, au coefficient d’étrangeté maximal. Jean-Michel Rabeux, habitué à travailler avec elle, a écrit ce texte pour l’actrice. Après lui avoir fait porter seule en scène les mots de Cendrars dans « Emmène-moi au bout du monde », il lui offre une partition sur mesure. Celle d’une femme, fille et mère, qui clame son crime avec une innocence et une perversité inextricablement liées. L’innocence de ceux qui ne soupçonnent pas que les actes d’amour puissent être transgression. La perversité de ceux qui jouissent d’accomplir leur passion aux yeux de tous. Dans « Le Cauchemar », Eglantine s’expose, insolente, effrontée. Elle nous effare, nous effraie, foule aux pieds nos lois intouchables, interroge. La langue de Jean-Michel Rabeux n’est pas évidente, elle semble se perdre au départ dans des considérations trop globales pour être percutantes. On se demande par moment où il veut en venir, avec cette impression que le metteur en scène a voulu mettre dans le même sac ces thématiques de prédilection (le corps, la nudité, le travestissement, la sexualité, la clochardisation…), en forçant un peu pour que tout rentre. A l’image de ce titre, générique, comme un bloc sans nuance. Pourtant, peu à peu, la langue nous prend, les ricochets de l’interrogatoire nous bousculent, et quand apparaît dans la troisième partie, le personnage de la fille, on est suspendu. La comédienne Vimala Pons réussit à se glisser dans la lignée de Claude Degliame, rappelant par accents le phrasé de sa mère (de théâtre) tout en imposant un je ne sais quoi de très personnel. Cette fille est envoûtante. On sort de là l’inconscient en champs de bataille.
La critique de Terrasse
( Gwénola David )- ’est d’un trait noir, taillé à vif par l’insoumission libertaire face au conformisme castrateur du bien-pensant, que Jean-Michel Rabeux a écrit Le Cauchemar, fantasmagorie tragique, inconvenante. Au banc des accusées, deux femmes, une Mère et une Fille. L’une, clodo noyée dans la pisse et l’alcool, abîmée à force d’offrir son corps au plaisir des années, s’est échouée sur les trottoirs de la ville. Elle cuve son tourment d’exister et la fièvre du désir dans le rire provoquant d’une folie insomniaque, s’en va par delà les bienséances de la pensée, dans des zones troubles où la mort étreint la vie en un cri de jouissance monstrueux. L’autre, flic rimbaldienne, frondeuse ironique, étrangle sa jeunesse dans les nœuds de la filiation. Toutes deux, l’une puis l’autre, sont interrogées comme il se doit par la Question, sereine incarnation de l’Ordre. Leur crime ? Il fut de vivre malgré la conscience de la mort, il fut d’aimer un père incestueux, de tuer la mère, de défendre l’abomination sacrilège… simplement de rêver ces actes. Coupables donc. La Mère condamnée à mourir, la Fille à vivre. Jean-Michel Rabeux lutte contre la normalisation des désirs, fend la chair et libère les mots existentiels. Il fouille au creux des âmes, excave les songes obscurs, les secrètes peurs et douteux fantasmes…[...] La parole jaillit en saccades sombres, se répand en flots tumultueux, tournoie, sans cesse. Au risque de se perdre dans les méandres des paradoxes et contradictions, parfois dans les images déjà bien usées du matricide, parricide, infanticide et autres crimes. Sur le plateau cerné de caméra de surveillance, Eugène Durif, en femme à barbe lunaire, donne à la Question une tranquille mais bien molle assurance, face à Claude Degliame, excessive tragédienne couronnée de pampre élégiaque. Rompant ce duo un peu mal accordé, la jeune comédienne Vimala Pons, insolente, rebelle, têtue, fait vibrer les nuances et les élans blessés du texte. N’empêche. Arquée contre les vertueux et autres doucereux censeurs, la pièce devient confuse à vouloir bousculer tous les tabous. La bonne conscience, prude ou provocante, ne fait jamais du bon théâtre.
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