interview : Marc Fayet

L'interview
Alain Lenglet et Marc Fayet ressuscitent Desproges

Les deux comédiens ont réuni leurs talents pour mettre en scène La Seule Certitude que j’ai, c’est d’être dans le doute de Desproges. la grande qualité de ce projet, mené génialement par le comédien Christian Gonon, mérite ce coup de projecteur.

Propos recueillis par M-C. Nivière

Desproges entre au Français, étonnant non ?
Alain Lenglet. Il faut s’entendre sur « entrer ». Un auteur n’entre au répertoire que lorsqu’il est joué salle Richelieu, au Vieux-Co, il n’est pas nécessaire de passer par l’admission au répertoire.
Marc Fayet. Desproges entre par la petite porte au Français. On en est même fiers. Car il y a sa place. C’est un véritable agitateur avec un sacré style. Desproges pose un regard sur la société, sur l’être humain. Il représente l’esprit de toute une époque. Bien sûr, il le fait par le biais de l’humour, mais c’est un formidable regard.
A. L. Desproges, lui, se définissait comme « écriveur ». Mais c’est une plume d’une grande finesse, ses textes ont une portée incroyable et appuient là où cela fait mal.

Comment une simple carte blanche est-elle devenue spectacle ?
M. F. Cela remonte au temps des lectures « Un auteur-Un acteur ». Marcel Bozonnet, l’administrateur de l’époque, donnait la possibilité à un comédien de la troupe de faire entendre un auteur de son choix. Christian Gonon, connaissant ma passion pour Desproges, m’a appelé pour que je l’aide à choisir dans ses textes. Puis, Muriel Mayette a créé les « Cartes Blanches ». Christian a proposé de reprendre ce qu’il avait fait sur Desproges mais dans une forme plus élaborée.
A. L. Il fallait qu’il se lève de la table de lecture et joue. Mais la première version était déjà très travaillée.
M. F. L’ambition de Christian était de faire un spectacle. Il a choisi de s’entourer d’Alain et moi. Notre complicité date de l’époque de l’école de la rue Blanche (l’ENSATT) et celle d’Alain est née des années communes dans la Maison. Notre dénominateur commun était notre amour pour l’œuvre de Desproges. Nous avons travaillé sur le choix des textes, de la forme théâtrale. En tant que metteurs en scène, nous avons été au service de l’acteur. Christian est un travailleur de fond. Il a tout dans sa tête et ira jusqu’au bout.
A. L. C’était un spectacle dans sa forme et Muriel Mayette en a favorisé la reprise et la tournée.

Issus de deux mondes, subventionné-privé, vous cosignez la mise en scène, c’est aussi ça l’effet Desproges ?
A. L. Deux mondes ! Faudrait définir…
M. F. Effectivement ils sont deux du Français et moi du privé, mais on partage la même passion, le même bonheur, Desproges. On est incapable de dire dans le travail ce que l’un a apporté à l’autre. La culture du privé est d’être plus attentif à ce que les choses soient audibles immédiatement par le public, tant dans l’émotion que dans le rire. On est dans l’efficacité. Dans le subventionné, on peut prendre le temps d’aller plus loin, d’être dans la précision. Au-delà du clivage, nous sommes au service d’un auteur, d’un comédien.

Vous avez traité ce spectacle comme une pièce et non comme une suite de sketches, comment avez-vous fait ?
A. L. Cela passe par le phénomène bien connu des répétitions ! Le spectacle débute par « Je vais mourir » et se termine par « Faut pas se laisser abattre». Il fallait trouver à qui ce personnage s’adressait.
M. F. Avant de mourir, il donne sa vision du monde et on le suit sur le fil de son idée. Au début, on avait pensé à l’hôpital, mais on a vite laissé tomber, pour ne garder qu’un plateau vide, une lumière qui donne les reliefs. C’est un homme en sursis.
A. L. Et comment jouer cela, l’incarner…

Le niveau de jeu des comédiens du Français est tel, que Christian Gonon est dans l’incarnation. Ce qu’il fait est admirable !
M. F. Au Français, il y a des personnalités très fortes. Chaque acteur apporte sa vision, sa poésie propre. Quand ils arrivent sur un projet, ils proposent. « Voilà la couleur que j’apporte ». C’est une vraie puissance. Comment marche le texte, comment le faire entendre.
A. L. Christian a abordé Desproges comme un Shakespeare. L’investissement est le même. Du coup, il a trouvé une grande liberté du jeu. Il est pétri de la pensée de Desproges, mais n’a jamais cherché à l’imiter. C’est par l’incarnation du texte qu’il finit par lui ressembler.
M. F. La rencontre avec Desproges le révèle. Il y a comme une évidence. La première chose que l’on entend après le spectacle, c’est quel acteur ! Et comme Christian défend Desproges comme un Shakespeare, cela provoque quelque chose. On entend un grand auteur, sa solitude, son désespoir, son plaisir de la chair, sa conscience de la vacuité de la vie… On partage la douleur, la dérision.

La Seule Certitude que j'ai, c'est d'être dans le doute au Théâtre du Vieux Colombier.

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