interview :

L'interview
Claude-Michel Schönberg ou la grande aventure des Misérables en comédie musicale

Après Londres, Broadway, enfin Paris ! A l’occasion des 25 ans des Misérables, cette œuvre musicale culte, nous avons rencontré l’un des créateurs.

Propos recueillis par M.-C. Nivière

Ces Misérables n’ont pas été si misérables pour vous…
Non, évidemment. Le spectacle a bouleversé nos vies comme il a changé la vie de tous ceux qui y ont participé (La dernière étant en fait Susan Boyle quand elle a auditionné avec « I dreamed a dream »). Nos vies ont changé professionnellement et par conséquent financièrement. Mais quand on a écrit cela avec Alain (Boublil), on n’imaginait pas que le succès serait si grand. On ne peut jamais savoir à l’avance. D’ailleurs si vous écrivez pour faire de l’argent, c’est sûr que cela ne marchera pas. Nous ne sommes pas des hommes d’affaires, mais des artistes.

Comment expliquer un tel succès mondial ?
Personne n’a pu le prévoir, ni nous, ni les producteurs, ni les divers metteurs en scène. A la base, on imaginait juste un parcours décent. Je crois qu’une des raisons, c’est Victor Hugo et le sujet de son œuvre. A la question, qu’est-ce qui est important pour faire un bon film ? Un grand réalisateur de cinéma américain a répondu : premièrement l’histoire, deuxièmement l’histoire, troisièmement l’histoire. Il y a eu trente-deux versions cinématographiques avant la nôtre, avec des films de légendes. C’est le thème du roman qui est responsable du succès.

En dehors de la qualité du spectacle, comment expliquer que l’œuvre de notre grand poète national ait tant plu chez les Anglo-Saxons ?
Il n’y a pas que les Anglo-Saxons, le spectacle s'est joué dans quarante-deux pays et a été traduit en vingt et une langues ! Les Japonais apprennent tous à lire dans une version simplifiée des « Misérables ». Il y a dans l’œuvre d’Hugo la panoplie de l’humanité. Des Cosette, des Fantine, des Javert, des Thénardier… on en connaît tous. Les archétypes existent toujours. Le livre est déjà un opéra écrit. C’est une œuvre qui a la qualité de nous rendre meilleur. Et ça, c’est la magie d’une histoire, d’un auteur.

Comment expliquer à un Français qu’un spectacle peut demeurer vingt-cinq ans à l’affiche dans une ville, comme c’est le cas à Londres ?
C’est difficilement explicable de dire pourquoi les gens viennent et reviennent. J’en connais qui l’ont vu trois cents fois. Si, je vous l’assure. Broadway à New York et le West End à Londres sont l’équivalent de la tour Eiffel. Les gens vont voir un spectacle comme un monument historique.

Comment, un musical peut-il devenir visitable comme un monument ?
Les Anglo-Saxons ont une conception du musical très différente de celle des Français. Ce qui ne veut pas dire qu’elle est meilleure. Cela fait partie intégrante de leur culture. Il y a une continuité de leur tradition.

Mais en France cela commence…
Depuis Notre-Dame de Paris, les gens n’ont plus peur du musical. Dans l’éducation anglo-saxonne, le théâtre est très vite intégré. Il existe cette tradition de faire du théâtre à l’école, d’aller au spectacle de fin d’année. Ce sont souvent des petites comédies musicales. Il y a aussi les Chrismas Carol. C’est vraiment une question de culture et de génération.

Revenir à Paris est une belle victoire ou tout simplement une joie ?
C’est une joie, pas une victoire, car ce n’est pas une revanche. La joie, c’est évidemment parce qu’avec Alain nous sommes français et que c’est toujours bon d’être reconnu chez soi. Sur scène, on montre les rues de Paris, on sort du théâtre et on les retrouve en vrai. C’est le retour à la maison. Et en plus au Châtelet !

A Paris, soit, mais en anglais !
Ça, c’est la faute des Français. C’est un Anglais qui a proposé de reprendre Les Misérables. La tournée est britannique, donc c’est en anglais. En 1980, après le Palais des Sports, la mise en scène d’Hossein, personne n’était intéressé en France pour poursuivre. En revanche, le spectacle a séduit les Anglais. J’espère qu’un jour, il y aura une production française. D’autant qu’il existe une version française, Les Misérables sont joués à Québec en français !

Certains ont oublié, mais pour un musical à la française, cette première version a été un immense succès…
Plus de 500 000 spectateurs en trois mois, c’est énorme. Le disque s’est vendu à des milliers d’exemplaires. Dans les écoles, les gamins chantaient la chanson de Gavroche, qui n’est pas dans la version anglaise, je précise. Si le cirque de Moscou n’était pas arrivé au Palais des Sports, on aurait pu continuer longtemps.

Et les Anglais ont débarqué…
Cameron Mackintosh a écouté le disque et a décidé que cela serait son prochain projet. Il nous a contactés pour nous dire que nous avions écrit un formidable brouillon pour une version internationale. Il aurait pu acheter les droits et faire le spectacle sans nous. Mais non, il nous a demandé, à nous jeunes auteurs peu expérimentés, de nous remettre à l’ouvrage. Bien sûr, il nous a entourés d’une équipe de choc, Herbert Kretzmer, James Fenton, Trévor Nunn, John Caird… Sous leur « guidance », nous avons retouché l’œuvre tout en gardant ce qui en faisait l’originalité, le côté novateur.

Et il a eu raison puisque ce travail a révolutionné la comédie musicale, un genre qui s’essoufflait un peu à l’époque…
En 87, c’est évident que cela a relancé Broadway. C’était un coup de pied dans la fourmilière. Mais il a été rendu possible parce qu’il y avait eu, avant nous, Jésus-Christ superstar, et surtout Cats qui étaient novateurs. Les Misérables ont connu alors un mouvement de mode. Pour le public intello, c’était le must d’aller voir ça. Mais c’est le public « populaire » qui a répondu en masse. C’est ce qui est arrivé à la sortie du livre au XIXe siècle. C’est une œuvre fédératrice.

C’est une nouvelle production qui célèbre les 25 ans…
Elle a été créée à Cardiff en novembre dernier. C’est une version revisitée du spectacle, avec des nouveaux décors, une nouvelle orchestration, une nouvelle mise en scène, de nouveaux artistes. Le décor est basé sur les dessins de Victor Hugo grâce à des projections. Ce que l’on ne pouvait faire avant. C’est une idée formidable. Cela n’a rien à voir avec l’ancien, à part les moments icônes du spectacle que l’on a gardés. C’est une relecture de la production originale.

Quel est votre plus beau souvenir attaché à cette aventure ?
Le créateur du rôle de Jean Valjean, Colm Wilkinson, avait une voix de tête superbe. J’écris pour lui « Bring him home », une chanson dans la tessiture presque de castra. Trois semaines avant la première, nous la présentons devant la troupe. Colm la chante. A la fin, quelqu’un dit : « Vous nous aviez bien dit que le spectacle parlait de Dieu, mais vous ne nous aviez pas dit que Dieu chanterait dans le spectacle. »

Les Misérables au Théâtre du Châtelet