interview : Jean-Michel Ribes
Jean-Marie Gourio et Jean-Michel Ribes, au coude à coude sur le zinc
Enfin ! Ils nous offrent une troisième tournée des irrésistibles Brèves de comptoir.
Propos recueillis par M-C. Nivière
1994 au Tristan Bernard, 1999 au Théâtre Fontaine, 2010 au Théâtre du Rond-Point, c’est une longue collaboration…
Jean-Michel Ribes. Oui, normal, nous sommes comme Montaigne et La Boétie « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Le talent de
Jean-Marie Gourio est d’avoir su découvrir le génie populaire dans le brouhaha des bistrots, le mien a été de comprendre qu’on pouvait en faire du théâtre.
Jean-Marie Gourio. Je voulais que cela devienne de la littérature. Et Jean-Michel m’a dit que si c’était littéraire cela pouvait devenir scénique. Au théâtre, les phrases redeviennent vivantes. Quant au temps écoulé, il va avec ma fréquence naturelle. Je vais au café, j’écoute, je note et j’en fais un livre. Là, il a fallu laisser les choses mûrir pendant dix ans avant de démarrer.
A part ne plus fumer, qu’est-ce qui a changé en dix ans ?
J-M.G. Les bars ! Aujourd’hui, les comptoirs sont en voie de disparition. On a des dessertes à la place. La disparition de l’ouvrier a fait que les bistrots sont devenus de simples décors, nous sommes dans l’ère du « Disneyland de l’apéro ».
J-M.R. Je ne suis pas un grand habitué des bistrots comme Jean-Marie, mais je constate qu’à Ménilmontant, par exemple, où j’habite, chaque année, des bistrots populaires disparaissent pour laisser place à un bar bobo vaguement chic. Le pire, c’est quand ils détruisent un bistrot authentique pour en reconstruire un, faussement authentique.
Les bistrots sont des lieux où l’être humain s’enivre surtout de paroles ?
J-M.R. C’est un endroit où les gens se libèrent, ceux qui ne parlent nulle part parlent ici, les solitaires, les exclus, mais aussi tous ceux que la société rend muets. Soudain, au bistrot, ils disent le monde, leur monde. Je pense que dans cent ans, les historiens se pencheront sur les brèves de comptoir récoltées par Gourio pour comprendre cette fin du XXe et le début du XXIe siècle.
J-M.G. Les « Brèves » ont été récoltées dans des lieux de mélange, souvent à proximité d’un marché où il y a une vraie population. Dans des villes ouvrières. Des bistrots campagnards. Ceux situés aux portes de Paris ont encore ce cachet populaire. On est dans une actualité générale mais aussi personnelle. La petite vieille qui a perdu son chat teintera de sa parole triste la discussion sur la dernière loi décrétée par le gouvernement. Ce que ressent cette femme est une peine de proximité. Les mots des uns colorent les mots des autres. Les habitués des bars cultivent une unité de sentiments. Une identité sentimentale de bar ! Grâce à eux, la société se tient.
Jean-Michel, gardez-vous le même concept : unité de lieu (le bistrot), de temps (une année), d’action (le lever de coude) ?
J-M.R. Adapter et mettre en scène les « Brèves de comptoir », c’est finalement un retour au théâtre classique : unité de lieu, unité d’action, unité de temps. Après avoir conçu les premières « Brèves de comptoir » autour d’une journée dans un bistrot, puis autour d’une année dans plusieurs bistrots, ce troisième volet est construit sur une semaine dans plusieurs cafés avec une tonalité différente chaque jour.
Parce que c’est comme au bistrot, un perpétuel roulement, les deux piliers,
Laurent Gamelon et
Chantal Neuwirth, sont rejoints par des nouveaux…
J-M.R. Toute l’équipe de comédiens est renouvelée. Elle est composée d’acteurs avec qui j’ai l’habitude de travailler :
Annie Grégorio,
Hélène Viaux,
Patrick Ligardes ou
Marcel Philippot. Deux jeunes rejoignent la distribution,
Alban Casterman et ma fille, Alexie Ribes. Au milieu d’eux trônent les deux sociétaires des Brèves de comptoir, Chantal Neuwirth et Laurent Gamelon, qui sont de l’aventure depuis le début.
Jean-Marie Gourio, comment devient-on une sorte de Claude Lévi-Strauss de cette peuplade qui s’accroche au zinc ?
J-M.R. C’est une belle image. Lévi-Strauss a choisi le Brésil et toi, le bistrot !
J-M.G. J’ai toujours aimé les cafés. C’est le hasard et la nécessité qui m’ont amené à récolter ces brèves. Un jour, j’ai entendu une phrase qui m’a touchée et je l’ai notée. « Est-ce qu’une plante carnivore peut être végétarienne ? » A partir de là, j’ai tout écrit. Mon cerveau s’est branché sur une fréquence qui me permet d’entendre « une brève ».
J-M.R. Si je devais rapprocher les « Brèves » d’un univers, ce serait celui de
Raymond Queneau.
J-M.G. Quand je vais au bistrot, c’est avant tout pour prendre un café, un verre, pas pour une brève. Ces phrases qui redessinent un monde surgissent alors, je les saisis au vol ! Je cueille la brève comme un fruit qui tombe de l’arbre. J’aime passionnément les vergers.
Les Nouvelles Brèves de comptoir au Théâtre du Rond-Point à partir du 9 mars.
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