L'Evénement
Wild Bunch Distribution

Dix ans après ses débuts chez Eva Ionesco, son interprétation saisissante dans l’adaptation du livre d’Annie Ernaux, restera un des sommets de l’année cinéma 2021. Rencontre.

Vous avez débuté très jeune, à 11 ans au cinéma. Qu’est ce qui vous en avait donné envie et comment vous étiez vous retrouvée devant la caméra d’Eva Inoesco pour le rôle- titre de My little Princess ?

Anamaria Vartolomei : Mon école primaire proposait des activités extra- scolaires, parmi lesquelles théâtre, poésie et mise en scène. J’ai suivi une copine qui les prenait. Et j’ai aimé ça tellement fort que j’ai demandé à mes parents de m’inscrire dans un cours de théâtre en dehors de l’école. Et quelques années plus tard, mon père qui travaille dans le bâtiment se retrouve à s’occuper de l’appartement d’une comédienne de théâtre et lui demande donc des conseils. Elle lui a donné l’adresse d’un site de castings pour faire de la figuration. Et c’est en allant sur ce site qu’on est tombé sur l’annonce du film d’Eva Ionesco. Physiquement, je correspondais à ce qu’elle cherchait, j’ai donc envoyé mes photos et mes coordonnées et c’est ainsi que j’ai décroché ce premier casting.

Comment avez- vous vécu ce premier tournage ?

Je pense que mon âge m’a protégée. Je ne m’en rendais pas compte de la violence du propos, de la complexité du rôle et de la difficulté du tournage. Je prenais tout pour un jeu. Et ça m’a énormément plu. J’ai aussi été très protégée par mes parents et par Eva. J’ai eu beaucoup de chance.

Vous regardiez beaucoup de films à l’époque ?

Non. Les premiers films d’auteur que j’ai vus sont d’ailleurs ceux qu’Eva m’avait conseillés pour préparer le rôle. Lolita de Kubrick, La Petite de Louis Malle. A 10 ans, je regardais plutôt Shrek ! (rires)


Que vous dîtes vous une fois le tournage terminé ?

L’agent d’Isabelle Huppert (qui jouait sa mère dans My little Princess, NDLR), Isabelle de la Patellière, a proposé de me représenter. Mais je ne me suis pas dit pour autant que je voudrais forcément en faire mon métier. C’est arrivé bien plus tard. J’ai donc poursuivi ma scolarité jusqu’au bac. Sous la pression de ma mère, je me suis même inscrit en fac de lettres modernes. Mais je n’y suis restée qu’un jour. Mes envies me portaient ailleurs. C’est là que tout s’est précisé pour moi

Quelles sont les rencontres qui ont compté pour vous dans les années qui suivent, où vous allez tourner une dizaine de films entre 2014 et 2020 ?

J’ai eu la chance de rencontrer Gilles Porte qui était le chef opérateur de L’Idéal de Frédéric Begbeider. C’est lui qui a parlé de moi à Marc Dugain pour L’Echange des Princesses. Et quand l’actrice qu’il avait choisie n’a plus pu faire le film, Marc a ouvert le casting auquel j’ai pu participer. Gilles est mon mentor. On se parle peu mais il y a quelque chose de très paternel dans ses conseils précieux. Il compte énormément dans mon parcours

Comment arrive L’Evénement dans celui- ci ?

Là encore par casting mais pour lequel j’avais pu cette fois- ci lire le scénario, accompagné d’une note d’intention d’Audrey (Diwan) expliquant notamment la dimension du nu dans ce projet. Ce que j’ai trouvé très honnête. Et en refermant ce scénario, je me suis dit qu’il fallait que ce soit moi, que je ne pouvais pas laisser çà à une autre. Le rôle est tellement rare, nuancé, riche et complexe ! Je me suis donc présentée au casting avec un petit stress. D’autant plus qu’Audrey était là. J’ai eu le sentiment que ça s’était super bien passé. Mais quand Audrey me laisse un message quelque temps plus tard, la tonalité de sa voix est froide. Je la rappelle, persuadée qu’elle va m’annoncer que je n’ai pas le rôle… Et c’est l’inverse qui se produit !

Vous aviez lu du Annie Ernaux avant ?

Non jamais. Je l’ai fait avant d’aller au premier casting. Une fois choisie, je devais même la rencontrer et ça ne s’est pas fait à cause du confinement. Mais je crois que c’est un mal pour un bien. J’ai certes craint sur le moment qu’il me manque une pièce essentielle au puzzle. Le besoin qu’elle me valide pour être légitime, tout particulièrement. Mais me connaissant, je l’aurais énormément observée et j’aurais été ensuite beaucoup trop dans l’imitation. Et ça m’aurait bloquée.

Audrey Diwan explique que vous avez construit à deux Anne, cette jeune étudiante qui, en 1963, veut d’échapper au destin de fille- mère en décidant de passer par l’avortement et donc de braver la loi…

C’était la première fois que j’étais aussi impliquée en amont dans un rôle. A notre premier rendez- vous de travail, j’ai bu les paroles d’Audrey pendant 20 minutes avant qu’elle me lance : « et toi ? Qu’en penses- tu ? ». A partir de là, on s’est appelé presque tous les jours pour s’échanger des références de livres ou de films et construire ainsi les bases du personnage. Elle me demandait de lui dire ce que j’avais pensé des films qu’elle m’avait suggérés et sur quels aspects ils m’évoquaient Anne. Afin de trouver les références qui allaient me servir de base

Lesquelles furent les plus importantes ?

Rosetta. Sa détermination. Son côté guerrier. C’est à partir de Rosetta qu’on a appelé Anne le petit soldat. Elle a été mon guide physique, notamment cette manière de ne jamais baisser le regard pour dire avec les yeux ce qu’elle ne peut pas dire en paroles. Pour comprendre qu’elle s’est fixée un but et veut y arriver. Audrey a appelé ça un partenariat intellectuel et je ne saurai dire mieux. Avec en plus, des séances de travail pour trouver la rythmique et le phrasé des années 60. Pour travailler la forme en plus du fond.

L'EVENEMENT: UNE COMPLETE REUSSITE [CRITIQUE]

Comment avez- vous abordé sur le plateau la scène cruciale du film, celle de l’avortement ?

C’est très dur de retranscrire la douleur physique car personne ne réagit de la même manière par rapport à elle. Mais cette scène était particulièrement bien détaillée dans le livre. Je l’avais gardée en tête. J’avais tellement construit ce plan en amont que le jour J, je me lance en restant fidèle à ce passage du livre où Annie Ernaux explique crûment qu’elle a été prise d’une envie de déféquer et qu’elle s’est ruée aux toilettes pour expulser le fœtus. Mais quand je le fais, Audrey me dit que ce n’est pas ce qu’elle attend. Et j’ai vraiment eu du mal. Je m’étais mise une pression folle car tout le récit rend vers cette scène et si je n’y arrivais pas, on aurait fait le film pour rien. C’était un petit espace. Il faisait chaud. Je me suis fait accaparer par le trop plein d’émotion, j’ai commencé à pleurer. Et Audrey m’a expliqué qu’il ne fallait surtout pas pleurer ! Qu’Anne est d’abord et avant tout en lutte. Et alors que je paniquais, Audrey m’a guidée en miroir pour trouver les gestes justes et c’est ainsi que la scène s’est construite. A deux plus que jamais.

Avez- vous des projets ?

Pour l’instant, non. J’ai envie de prendre mon temps après ce que je viens de vivre. J’ai assez mal vécu le deuxième confinement après le tournage. Je lisais beaucoup Annie Ernaux d’ailleurs pour garder une partie d’elle en moi. Car si ce film m’a beaucoup apporté en temps qu’actrice, c’est aussi le cas en tant que jeune femme. J’ai vraiment vécu L’Evénement comme un premier tournage. C’est une chance incroyable de rencontrer un tel rôle dans un tel environnement. C’était si fort que je me pose la question de l’après. Je me demande si je vais y arriver sans Audrey.