Jane Campion et Julia Ducournau
ABACA

Lumière, le Festival incontournable du cinéma de patrimoine, s'est achevé dimanche dernier sur la projection de La Leçon de piano. Retour sur les temps forts de la 13ème édition.

Kinuyo Tanaka !

Ce fut la découverte majeure de cette 13ème édition. Dès le clip annonçant le menu du festival, les quelques images des films de Kinuyo Tanaka faisaient flancher les cinéphiles par leur mélange d’audace graphique, de beauté zen et de minutie. Mais qui pouvait bien être cette réalisatrice ? On connaissait la superstar, égérie de Mizoguchi ou d’Ozu. Ce qu’on savait moins, c’est qu’en 1953, la Reine du cinéma japonais décida de passer à la réalisation. Elle s’oppose à une levée de boucliers de la part de ses mentors (Mizoguchi, son mari le cinéaste Heinosuke Gosho) et du Syndicat des cinéastes. Une femme ? Derrière la caméra ? Ca ne s’est jamais vu au pays du Soleil Levant. Pourtant, elle y parvient grâce au tout jeune studio ShinToho, et au soutient du cinéaste militant gay Keisuke Kinoshita qui lui écrit son premier scénario, Lettre d'amour. Elle signera six films en moins de 10 ans, aussi libres que provocants, qui placent tous la femme au cœur du récit. Maîtresses, prostituées, poétesses, héroïnes ou victimes des tourments de l'Histoire, ses héroïnes sont complexes, riches, et lèvent le voile sur un quotidien japonais inédit. Maternité Eternelle raconte par exemple le parcours d’une mère de deux enfants qui divorce de son mari infidèle et part se consacrer à la poésie, sa passion secrète. Dans La Princesse errante, elle regarde l'Histoire par un prisme féminin en étudiant la relation entre le frère du dernier empereur chinois et sa femme japonaise Hiro Saga, séparés par la Seconde Guerre mondiale. L’un de ses plus beaux films, La Nuit des femmes, suit quelques femmes arrêtées pour prostitution et envoyées en centre de redressement, à la fin des années 50. Une rétrospective est prévue l'année prochaine et on devrait vite revenir sur ses portraits de femmes inoubliables.  

La masterclass de Jane Campion

En parlant de Portrait de femme, une autre cinéaste était célébrée à Lyon. Et les cinéphiles l’attendaient de pied ferme. Jane Campion fut la véritable héroïne de cette édition. Le festival était placée sous le signe de ses mélos féminins et ses différentes interventions rythmèrent les derniers jours de Lumière. Il y eut la projection en avant-première de son nouveau film The Power of the dog et la remise du Prix Lumière où elle semblait submergée d’émotion par la salle remplie à craquer et par les interventions d’Alba Rohrwacher et Julia Ducournau. Mais entre les deux, le véritable événement fut sa masterclass. Questionnée par Thierry Frémaux, le patron des lieux, la cinéaste néo-zélandaise se livra avec une franchise totale. Extraits :

Sur sa relative absence depuis douze ans : « Je suis paresseuse, mais depuis Bright Star je n’ai pas chômé. J’ai réalisé l’équivalent de six films avec la série Top of The Lake. Et puis surtout, il y a la vie (…) c’est ça le secret : regarder le réel, ressentir les choses pour laisser infuser les sujets »

Sur sa carrière : « Je n’ai pas de projets maudits. C’est rare pour un cinéaste, mais j’ai su mener à bien tous mes projets. (…) Ce sont les sujets qui me choisissent. Quand une histoire se forme dans ma tête, je m’y tiens et je la porte jusqu’au bout. Ma foie absolue en mes idées crée une forme d’énergie qui me pousse toujours en avant. »

 Sur ses débuts : « Je n’ai jamais rien fait d’autre dans la vie que cinéaste. Ce fut toujours une obsession. Je pensais cinéma, je vivais cinéma. Mais c’était une obsession joyeuse. Mon petit ami de l’époque était photographe et j’étais son modèle. Il m’a beaucoup appris. Et je suis entrée à l’école de cinéma à 27 ans. Il y avait alors avec moi 75 autres étudiants qui avaient les mêmes envies que moi. Ca m’a appris l’humilité. Et ça m’a forcé à me lancer. Je suis passée du désir à l’action. »

Sur les femmes dans le cinéma : « Je suis touché que vous me parliez d’Agnès Varda. C’est une pure génie. Toutes les femmes cinéastes que je connais, moi la première, veulent d’abord être considérées comme des cinéastes tout court. Agnès Varda refusait qu’on la présente comme une « cinéaste femme » parce qu’on ne dit pas : «  un cinéaste homme ». (Applaudissements). En matière d’art, le genre ne doit pas compter. C’est agréable de sentir le vent changer de sens. Je ne pensais pas que ça arriverait si vite. Et ça n’aurait pas pu se produire si les femmes n’avaient pas décidé de remuer les choses. »

(Presque) tout Sorrentino

C’était sans doute la première fois qu’un festival organisait une rétro de l’œuvre de Paolo Sorrentino. Pendant quelques jours, on a donc pu voir quatre films du génie italien, et retrouver sa bravoure formelle, sa crânerie musicale, son existentialisme désenchanté, son élégance sarcastique… On a également pu découvrir son dernier opus, La Main de Dieu, film initiatique renversant qui célèbre la puissance cathartique du cinéma. Et puis, lui aussi eut le droit à sa masterclass. On savait le cinéaste rétif à l’auto-analyse, ce qu'il ne manqua pas d'avouer en préambule : « je ne suis pas capable d’analyser ce que je fais. Je savais bien que ce moment arriverait, mais en voyant ce petit montage de mes films, je me rends compte que je n’ai toujours pas compris ce que j’ai fait ». Pourtant, en tendant l’oreille, on pouvait quand même attraper au vol quelques confidences sur son oeuvre. 

« J’ai peur de la réalité, peur du chaos – dans ma vie, quand j’étais jeune, j’ai perdu le contrôle de ce qui se passait. C’est quand je constate que le réel autour de moi est trop désordonné que je commence à vouloir réaliser. Le cinéma pour moi, c’est une manière de mettre de l’ordre dans le désordre du réel ».

« L’histoire arrive avant la forme. Mais si je choisis telle histoire, c’est parce que, visuellement, elle me paraît intéressante. Les images viennent à moi. Un bon metteur en scène c’est celui qui voit son film avant de le réaliser. Heureusement pour moi, je vois des images qui sont possibles à filmer. »

« Je ne pense pas avoir un style. Mais je pense avoir plus un rythme particulier, un rythme qui caractérise mon travail. Le rythme est ce qui compte le plus : c’est la perception du temps qui passe. »

« J’ai la même passion pour le foot que pour le cinéma. Il y a une grande analogie entre une partie de foot et un film. Les deux durent à peu près le même temps, et on ne sait jamais comment ça finit. Le sport m’intéresse comme spectacle. Je crois que je préfère parler de foot que de cinéma ! »

Mais pour mieux (re)découvrir son cinéma, il fallait revoir ses films. Puissance intacte de La Grande Bellezza, beauté noire des Conséquences de l'amour, vertige existentiel d'Il Divo, étrangeté surréaliste de This Must Be The Place... Le mieux ? Ses introductions des films. Avec un mélange de distance goguenarde, de sens de la formule et d'anecdotes choisies, il donnait les clés permettant aux spectateurs (nombreux) de pénétrer son univers fabuleux.

L’hommage à Bertrand Tavernier

Il fut le taulier pendant près de 40 ans. Fondateur et président de l'Institut Lumière, Bertrand Tavernier s'est éteint cette année, et Thierry Frémaux lui a organisé une soirée exceptionnelle. Ce dernier a ouvert une cérémonie où de nombreuses personnalités (musiciens, acteurs...) se succédaient pour évoquer la mémoire du cinéaste, du cinéphile, de l'amoureux du jazz ou de l'ami. Les extraits de ses films projetés ont montré son amour de tous les cinémas. Du noir (Coup de Torchon) à l'Histoire (Un dimanche à la campagne) du biopic jazz (Autour de minuit) à la chronique politique (Quai d'Orsay), Tavernier fut un cinéphile monstre et, le temps d'une soirée, Lyon a fait revivre son amour du septième art.  

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