Toutes les critiques de Adolescentes

Les critiques de Première

  1. Première
    par Thomas Baurez

    En fin d’année dernière, le cinéaste Sébastien Lifshitz exposait au Centre Pompidou à Paris son imposante collection de photographies dites vernaculaires, nom barbare pour désigner les clichés non artistiques : photos de famille, publicitaires, scientifiques... Le cinéaste qui écume depuis son plus jeune âge les marchés aux puces à la recherche de cette production a priori jetable donc « impure » et « déconsidérée », nous avait alors dit ceci : « Il y a une mémoire derrière chacune de ces images. Elles délivrent une vérité documentaire incomparable. Toutes ces petites choses a priori insignifiantes sont essentielles à la compréhension du monde. » Les premières images d’Adolescentes sont justement une succession des photos jaunies de deux enfants que l’on devine être les deux héroïnes de ce nouveau documentaire de l’auteur des Invisibles. Anaïs et Emma, prises comme tout un chacun dans le flux informe d’une mémoire familiale via un corpus de photos souvenirs. « La compréhension du monde » se fera ici à travers l’univers, et donc les yeux, de ces deux ados de Brive-la-Gaillarde, en Corrèze. Un univers en extension puisque le cinéaste les a suivies durant cinq ans, les filmant depuis leurs 13 ans jusqu’à leur majorité. Cette expérience vivante et immersive serait presque imperceptible à l’œil nu si des repères « dramatiques » ne venaient renseigner cette idée du temps qui passe. Les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ainsi que les tueries du Bataclan forment ainsi des balises temporelles et rappellent brutalement que les vies d’Emma et Anaïs, comme détachées du réel commun par la caméra, s’inscrivent bien évidemment dans l’époque. Il y a aussi le rituel des examens, les accidents de la vie et puis le fil des saisons, qui tend vers une fin d’été, à cette heure symbolique où il faudra dire au revoir à son insouciance pour se frotter au monde. Mais avant ce crépuscule, il y aura eu un récit. Une lumière. Deux lumières.

    ÉTAT DE DISPONIBILITÉ ABSOLUE.
    Anaïs et Emma. Deux copines aussi bien assorties que différentes. La première, frondeuse, solaire, vient d’une famille populaire, quand la seconde, plus introvertie et butée, est issue d’un milieu bourgeois. Leur complicité n’est pas interrogée, elle est évidente. Évidente et discrète comme la mise en scène qu’un lent processus de préparation a rendu invisible. Les deux jeunes filles ne jouent pas et il ne reste à l’image qu’une vérité nue où le spectateur s’interroge après coup sur le miracle qui a permis cela. La caméra de Sébastien Lifshitz a, on s’en doute, dû éprouver en amont son dispositif (être là tout en s’effaçant) pour obtenir un tel oubli de ses sujets. Cet abandon est « cet état de disponibilité absolue » qu’évoque à un moment donné la prof de français d’Emma et Anaïs à propos de la façon dont Gustave Flaubert s’est mis à la place d’Emma Bovary et comment il a réussi à tutoyer la mélancolie de son personnage pour faire œuvre de son regard. Les bons documentaires (ça marche aussi pour les fictions) sont, bien sûr, ceux qui parviennent à faire totalement corps avec leur sujet, dans une forme de réciprocité absolue. Dans Adolescentes, les vibra- tions proviennent autant de la présence magnétique des deux héroïnes à l’écran que de la caméra qui les observe. C’est une affaire de distance à trouver et l’œil non démiurgique que le cinéaste pose sur ces modèles dit déjà quelque chose de ce partage équitable entre elles et lui. Les forces ne se neutralisent pas ni ne s’opposent, elles se touchent et produisent l’électricité nécessaire à la représentation d’une intimité. Et parce que rien ne paraît forcé, une infinie douceur envahit tout le cadre. Tout s’esquisse et il faut parfois revenir plusieurs fois sur un même visage, à des intervalles plus ou moins réguliers, pour saisir l’indicible qu’il recèle. C’est d’ailleurs le plus souvent en plans rapprochés que l’on suit le quoti- dien alterné ou partagé, de l’une et l’autre.

    EXACERBATION DU SENSIBLE
    Tout ce qui dessine l’adolescence est là : les premières fois, les doutes, les choix, les peurs et bien sûr l’encombrante inquiétude de la sphère parentale... « Dès que tu t’en mêles, ça se passe mal!» dit Emma à sa mère intrusive. Anaïs, au contraire, aimerait que ses parents empêtrés dans leurs problèmes personnels s’intéressent un peu plus à elle. Si l’adolescence est ce moment où tout semble décisif, où le sensible s’exacerbe, où le charnel doit s’exprimer, où le devenir est sans cesse interrogé, les deux héroïnes, chacune avec leurs armes, résistent aux injonctions de la vie.«C’est angoissant, lefutur ! » lance l’une d’elle, fataliste, « on verra bien où la vie nous mènera... » On laisse donc Anaïs et Emma à leurs interrogations, avec cette certitude qu’à travers elles, on a un peu mieux compris le monde.